LE COLONEL, M, DUFLOS
M. DUFLOS. J'espère bien, monsieur le colonel, que vous ne voyez en moi ni un avoué ni un avocat; à peine suis-je un notaire. Je suis tout simplement un homme Ju monde oiïrant son impartialité pour mettre d'accord deux personnes pour qui j'ai une égale considération.
LE COLONEL. Il Suffit de vous avoir vu un instant, monsieur Duflos, pour ne craindre de vous rien qui ressemble à de la chicane.
M. DUFLOS. J'ai toujours cherché à couvrir de fleurs le sol aride que je suis condamné à cultiver.
LE COLONEL. Il me semble que dans un aussi beau pays, sous un ciel aussi serein, les manières doiviiit être plus douces, les humeurs moins acres que partout autre part. Dans mon enfance, je n'avais pas remarqué jusqu'à quel point la végétation était admirable.
M. DUFLOS. C'est que la propriété est comme une seconde nature, monsieur le colonel. Mais venons au sujet que nous avons à traiter. Avez-vous arrêté le mode d'arrangement que vous voulez faire avec mademoiselle Emma?
LE COLONEL. Elle csl bien jolie et me paraît avoir un charmant caractère.
M. DUFLOS. Pour cela... il est certain...
LE COLONEL. Vous avez l'air de répondre avec hésitation.
M. DUFLOS. Moi ! point du tout. Mais qui peut repondre affirmativement sur une femme? et une jeune personne de l'âge de mademoiselle Emma n'est pas encore une femme. Non pas que je ne la croie douée des qualités les plus essentielles; elle a même des talents, à ce qu'on dit; car, pour moi, je m'y connais si peu ! son caractère ne manque pas de gaîlé; elle cause avec agrément... sur certains sujets... et je ne lui reprocherais, comme on reproche quelque chose à une
jolie femme, que de s'être fait une dignité qui n'est peut-être pas assez en harmonie avec sa position.
LE COLONEL. Ce Serait alors sa position qui aurait tort.
M. DLFLOS. Je ne dis pas le contraire. Elle était née pour jouir d'un sort brillant ; mais à quoi sert un bon esprit, si ce n'est à se soumettre aux arrêts du destin? Après tout, ce n'est pas une raison pour lui refuser la justice qu'on lui doit, et je me plais à croire que vous trouverez du plaisir à lui en donner la preuve. Il ne peut y avoir de discussion que sur la somme des intérêts.
LE COLONEL. Quelle était sa société ?
M. DUFLOS. Monsieur votre oncle d'abord, et toutes les personnes qui venaient le voir. Oh! mais monsieur le colonel, il ne faut pas vous imaginer que vous soyez ici dans un pays perdu; nous avons parmi nous beaucoup de gens du premier mérite, et de ce mérite qui ne blesse personne , parce qu'il ne cherche pas à se produire au grand jour.
LE COLONEL. On ne le découvre pas moins au premier coup d'œil.
M. DUFLOS. Je ne parle pas de moi ; je sais si bien ce qui me manque! mais c'est à coup sur la province de France où il y a le moins de provinciaux. Nous en jugerez si, comme je l'espère, vous vous fixez parmi nous.
LE COLONEL. Un militaire ne peut guère se fixer nulle part.
M. DUFLOS. Un militaire comme vous a toujours un domicile. Et quel autre plus agréable pourriez-vous choisir? En achetant la futaie qui est à droite de votre avenue et la ferme du Grand-Pré que monsieur votre oncle voulait avoir, votre château se trouverait juste au milieu de votre propriété.
LE COLONEL. Cela est tentant. Mais qu'est-ce que c'est que madame la baronne d'Yvari qui va donner l'hospitalité à mademoiselle Emma ?
M. DUFLOS. Madame la baronne d'Yvari est une de mes clientes.
LE COLONTL. Est-ce le choix de mademoiselle Emma qui a déterminé cette retraite?
M. DUFLOS. Peut-être pas absolument. Cela s'est arrangé dans un moment si triste qu'elle n'avait pas de volonté.