‹ Proverbes dramatiques de Théodore LeclercqChapitre 76 sur 382 · ACTE II, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VI

J'aulre; je ne serais pas réduit à vous demander pardon des efforts que j'ai laits pour obtenir (|ue vous vouliez bien m'accorder un moment d'entretien. Notre position est vraiment singulière.

EMMA. Très-singulière.

LE COLONEL. Je n'en parle pas sous le rapport qui a pu mêler nos intérêts. J'espère, mademoiselle, que vous n'avez jamais douté de mon équité.

EMMA. Jamais, monsieur.

LE COLONEL. De toute autre personne, cette réponse ne serait qu'une justice; de votre part, je la regarde comme une générosité à laquelle j'attache le plus grand prix. Vous ne saurez jamais combien je tiens à mériter votre estime; sans

doute j'ai beaucoup de préventions à combattre Vous

gardez le silence ; vous craignez de vous livrer à cette franchise qu'on vous a reprochée tantôt devant moi. N'est-il pas vrai que je suis mal dans votre esprit?

EMMA. Si vous m'eussiez fait cette question du vivant de votre oncle, j'aurais répondu oui, sans hésiter.

LE COLONEL. Et maintenant?

EMMA- Maintenant, j'ai appris à ne pas croire sur la foi des autres; et six mois écoulés depuis que nous l'avons perdu ont été pour moi un temps de révélation.

LE COLONEL. Expliquez-vous de grâce.

EMMA. On dit que je suis légère, parce qu'il m'est plus facile d'accepter un malheur que de le redouter; mais croyez, je vous prie, que je ne manque pas de réflexion. En voyant ceux qui semblaient ne respirer que pour votre oncle attaquer aujourd'hui son humeur, blâmer ses actions, ne pas même cacher leur jalousie de l'amitié qu'il me portait, j'ai pensé que si mon bienfaiteur n'était pas aussi parfait qu'il m'avait paru, il serait possible que son neveu ne méritât pas tout le mal qu'on disait de lui.

LE COLONEL. Ainsi vous êtes disposée à me juger

EMMA. Comme si je n'avais jamais entendu parler de vous.

LE COLONEL. Sans prévention?

EMMA. Sans aucune prévention.

LE COLONEL. C'est me ranger dans la classe générale, et je

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n'ai qu'à vous remercier de cetlo faveur. Je voudrais pourtant que vous fussiez bien persuadée que si j'ai tant tardé à venir rendre mes respects à mon oncle, il n'y a eu un peu de négligence de ma part qu'une fois , deux tout au plus. Les devoirs de ma profession sont impératifs. .Mais en me rappelant combien ses instances étaient vives , j'éprouve des remords pénibles que je n'ose confier qu'à vous.

EMMA. Il ne faut rien exagérer; et je dois vous avouer que quand votre oncle insistait tant pour vous attirer ici, il cédait aux caprices d'un enfant gâté. J'avais envie de vous voir, et je l'en tourmentais.

LE COLONEL. Vous aviez le désir de me voir? EMMA. On parlait si souvent de vous!

LE COLONEL. Je couçois ; cela excite la curiosité. EMMA. Surtout lorsqu'on est jeune comme je l'étais alors. LE COLONEL. Ainsi , depuis que vous avez cessé d'être jeune, c'était de son propre mouvement que mon oncle m'appelait auprès de lui, et vous n'êtes pour rien dans les dernières lettres qu'il m'a écrites? Cette question paraît vous déplaire. Pardonnez-moi de l'avoir faite.

EMMA. Votre question ne me déplaît pas; elle m'embarrasse. En le voyant décliner, j'aurais désiré qu'il eût auprès de lui le plus proche de ses parents. On ne résiste que de loin aux volontés d'un vieillard. Si vous eussiez été ici, il vous aurait aimé.

LE COLONEL. Ah ! mademoiselle, voilà mon crime; je ne me le pardonnerai jamais. Si j'eusse rempli mes devoirs envers lui, nous aurions été ses enfants; vous me regarderiez comme un frère, et j'aurais acquis le droit de vous protéger. A votre âge, avec un esprit qui étonne, mais qui ne peut devancer l'expérience; avec une franchise dont le charme ne doit durer que pour celui qui obtiendra toute votre confiance; avec une ligure qui s'embellit encore de toutes vos qualités, que deviendrez-vous dans un monde où chacun ne pense qu'à soi, ne vent, n'estime rien que pour soi ; où le bien même s'interprète à mal ; où les premiers mouvements, souvent bons, ont moins de durée que quand ils sont mauvais? Madame d'Yvari, par exemple, croyez-vous qu'elle vous aime? moi je n'en

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