SCÈNE X
Le comte de FONBREUÏL, \ ICTORINE , son petit sac à la main.
VICTORINE
Vous cherchez le commandeur ?
LE COMTE, composant son visage, et s'agitant. Oui... j'étais fort inquiet.
VICTORINE
Pour le commandeur.^ il est à table , venez.
LE COMTE, affectant dVirc trouble.
Non... je ne le puis.
VICTORINE
Qu'avez-vous, monsieur le comte ?
LE COMTE, soupirant.
Rien...
VICTORINE, avec une inquiétude rc'clle.
Qu'avcz-vous , monsieur le comte ? vos traits scmhleni altérés , et je lis dans vos regards , le dépit... la colère. . .
LE COMTE, s'arrêlant à chaque phrase et jouant le chagrin.
Eh bien ! madame... puisque mon visage parle
N'EST PAS OR. 4i
malgré moi... et que j'ai le mallienr d'avoir une physionomie mobile et toujours prête à trahir mes secrets... , il faut bien que je renonce à déguiser mes senlimens... Oh!., que j'en veux à mon visage... quel défaut j'ai là !
VICTORINE
Ne vous plaignez pas de cette qualité , monsieur le comte , et laissez aux roturiers l'art de se contrefaire.
LE COMTE
Les hommes francs sont malheureux , madame la comtesse , et dans ce siècle de corruption on se repent de ne savoir pas déguiser sa pensée. Les hommes faux réussissent à tout... ils séduisent toutes les femmes... ils obtiennent toutes les places... ils sont conseillers d'état... ministres... que sais-je?.. et moi, je ne réussis à rien.
V ous m'alarmez , monsieur le comte.
LE COMTE, appuyant.
A la ville.., à la cour , partout on joue la comédie... et la franchise , hélas !.. cette franchise , dont je ne puis me défendre , n'est bonne qu'à faire des dupes.
VICTORINE, avec un inleïcl vrai.
Eh Ijjen , monsieur le comte , parlez , expliquez-
vous, ne m'alarmez pas davantage , et satisfaites l'intérêt... l'intérêt bien tendre que vous m'inspirez.
LE COMTE
Eh bien, madame... (après un silence et une contrainte jouée) eh bien, madame, j'aime... et je suis jaloux.
VICTORINE, émue.
Et quelle est la personne que vous aimez ?
LE COMTE
Vous , madame.
VICTORINE, avec joie.
Moi !.. et de qui êtes-vous jaloux?
LE COMTE
Du marquis de Monlfort.
VICTORINE
Quelle folie !
LE COMTE
Ah ! madame , pardonnez au trouble de mes idées , je suis franc , et je veux que vous j)uissiez lire dans mon coeur... C'est en vous rendant compte de mes combats , de mes craintes , de mes irrésolutions , de mes espérances, de mes projets. Enfin , en me faisant connaître tout entier, que je mériterai du moins votre estime , si je ne mérite votre amour.
VICTORINE
Calniez-vous, monsieur le comte , calmez-vous.
LE COMTE
Daignez m'ccouler sans m'intci rompre.
VICTOKINE.
J'écoute.
LE COMTE
Je connais l'antiquité de votre noblesse , et j'ai fait . pour mieux l'apprécier , des recherches précieuses ; un de vos aïeux , Isaac Godefroi de Monval , seigneui de Forralquier , fut à la Palestine , il y conduisit son nombreux vasselage ; un autre fut écuyer de François premier.
VICTORINE
Et Rosamonde , son épouse , fut dame d'atour de la reine Marguerite.
LE COMTE
En vous voyant habiter ce modeste hôtel , je me disais : Je pourrai réparer l'injustice du soi^t , épouser une noble orpheline... -, mais je suis si malheureux que je vous trouve encore plus riche que moi.
VICTORINE
Vous croyez.'^...
LE COMTE
Oui 5 madame , vous avez vingt mille livres de rente -, monsieur le comte , votre père , étalait un grand luxe... Mais votre sœur aînée a su entretenir avec tant d'art l'ordre et l'économie dans votre famille qu'elle a su concilier le luxe et la fortune... Je suis instruit de tout, madame...
VICTORINE
Ne croyez pas...
LE COMTE
Ce malheur est certain — Je ne vous en fais pas mi reproche... mais qu'il m'eût été doux de vous faire accepter ma fortune sans recevoir la vôtre.
VICTORINE
Oh! noble comte... que j'aime vos sentimens...
LE COMTE, à part.
Elle est émue , voici l'instant décisif. . . ( Haut. ) Oui , madame , votre fortune a détruit le prestige qui me charmait , et je me suis trop aperçu qu'un rival plus heureux avait des droits sur votre cœur... Le marquis de IMonlfort vous a écrit , et sa lettre est là. . . ( // iui enlès'G son sac. )
VICTORINE, avec un cri.
Ail ! monsieur le comte...
LE COMTE, à part.
Des cris ? c'est cela...
Ne lisez pas... je vous le demande à genoux.
LE COMTE, à part.
Du désespoir.^., à merveille.
VICTORINE, avec un cri perçant.
Monsieur le comte.
LE COMTE
Prière inutile... je veux connaître mon malheur... (// /if. ) Reconnaissance du Mont-de-Piété...
VICTOPilNE, tombant dans un fauteuil.
Je me meurs.
LE COMTE, lisant.
Mille francs sur une croix en diamans...