LE COMTE, LE MARQUIS, VICTORINE, LE BARON D'ALBIKRAC
LE BARON, avec emphase.
Déjà trois fois le cor a sonné dans la plaine , Et piès de monseigneur mon devoir me ramène.
LE COMTE, à part.
Quel original !
LE BARON
( Ces vers doivent être de'bite's avec le ton de quelqu'un qui le» improvise. )
Quand je vois ces châteaux , ces antiques donjons D'oii s'échappe en volant un essaim... de pigeons , Je me crois transporté dans les temps héroïques , Oii les moindres vilains n'étaient point... pacifiques. On faisait résonner le cor et le béfroi , f
L'homme d'armes suivait Montluc et Godefroi ,
Et pouvait, surmontant la guerre et la tenipeste , Gagner la Terre-Sainte, ou bien gagner la peste.
Ce qui veut dire , monsieur le marquis, que vous avez un château magnifique...
Et dont l'aspect original Me paraît à la l'ois gothique et féodal.
Je suis charme que le château que je tiens de mes aïeux plaise à monsieur le baron d'Albikrac.
LE BARON
J'ai aussi un château... moi.... Mais je ne le tiens pas de mes père el mère ; il me vient d'une tante. C'est la branche cadette des d'Albilaac qui l'a fait passer dans notre famille. Au reste :
Mon château n'offre point ces nobles fruits des arts, Qui , des vilains surpris , étonnent les regards ; Mais deux fossés profonds en défendent l'entrée, On voit que la grand-porte autrefois fut dorée. On y découvre encor des restes de canaux , L'arquebuse a jadis tiré sur ces créneaux ; Et l'on voit... sur les toits... deux petites tourelles, Oii les chauves-souris se disputent entr'elles.
Ce qui veut dire, monsieur le marquis, que mon château ne vaut pas autant d'écus que le vôtre; mais qu'il rapporte au moins autant d'honneur.... Car je puis ajouter :
Qu'un d'Albikrac Albert, L'a fait bâtir du temps du bon roi Dagobert.
Ce qui veut dire que les meubles en sont vei^ moulus , que les tapisseries tombent en lambeaux ,• mais si Ion n'y rencontre point ce qu'on trouve toujours dans la maison de campagne d'un vilain , on peut se vanter du moins d'avoir habité dans le château d'une bonne maison. La terre est pou de chose.
iMais j'ai de vieilles fleurs une masse étonnante , Le parterre à mes yeux est la chose importante.
LE COMTE, à part.
Un come'dien ne dirait pas mieux.
LE BARON
Mais quelqu'un parle ! hein ?
Quel est ce monsieur là' est-il noble ou vilain ?
LE MARQUIS
C'est un comte.
LE BARON
C'est un comte !...(// hd donne la main,) Bonjour. {Au marquis.) C'est un des nôtres... sans doute...
LE MARQUIS
C'était un ultra... '
LE BARON
Moucher ultra, monsieur.... que je vous embrasse... Vous voyez en moi un des hommes les plus -marquans de ce parti. C'est moi qui ai soutenu :
Que la philosophie a cause nos malheurs , Qu'elle a semé partout de funestes erreurs ; Qu'il faut se garantu- de cette peste... immonde. Et qu'enfin l'éteignoir est le sceptre du monde.
Ce qui veut dire que le peuple ne doit savoir ni lire, ni écrire; et que nous ne devons protéger que ceux qui travaillent et qui se battent... pour nous.
LE COMTE, à part.
Quelle extravagance!...
LE BARON
Mais j'ai prouve bien plus , j'ai prouvé que Voltaire , Du perfide Marat était le secrétaire.
LE COMTK, àpart.
Cet homme est fou...
LE BARON
Et pour faire valoir ces maximes chéries, Je travaille à présent à des catégories.
LE MARQUIS
Baron, laissons cela Occupons-nous de ces
dames.
VICTORINE
Où donc est la compagnie ?
LE BARON
Elle est dans le jardin... Mais madame la chanoi-
TOUT CE QU'ON DÉSIRE. 'ijA
nessc ne peut se préscuier chez vous.... sans le cérémonial d'usage.
LE MARQUIS
Nous sommes à la campagne.
LE BARON
Qu'importe.
VICTORINE
Que faul-il faire?
LE BARON
Il faut qu'un page de monseigneur aille au-devant d'elle, et qu'un laquais porte la queue de sa robe.
LE MARQUIS
Mais ie n'ai pas de pages...
LE BARON
Allez donc la recevoir vous-même.
Volontiers. (77 va au fond du théâtre qui s'ouvre^ on voit la chnnoinesse de Grossepierre , qui reste sous la porte. Les autres personnages sont derrière elle.)