SCÈNE IV
LE MARQUIS, LE COMTE, LE BARON, VICTORINE , LA CHANOINESSE, la comtesse DE MIGNARD , l'abbé COLIFICHET.
LA CHANOINESSE
Marquis , donnez-moi la main gauche , et faites porter ma queue par un de vos gens. ( Le comte la conduit dans le salon.) A moi le premier fanteuiK
LA COMTESSK.
A moi le second.
LE BARON
A moi le troisième. ( Les personnages s'asseyent ensuite. )
LA CHANOINESSE
Je rends grâce à la divine providence qui a permis que je me retrouve encore à la tète de mon couvent , et près du cliàteau de monsieur le marquis. (Elle tousse. )
LE MARQUIS
Je m'en félicite.
LA CHANOINESSE
C'est une bénédiction du ciel. (Elle tousse. )
LE BARON
Des dames de Sion l'antique clianoincssc , Dti couvent Saint-Sauveur devient oncor l'abbesse ; Et dobscurs tisserands verront avec honneur, Bâtir sur leur terrain la maison du Seigneur.
Ce qui veut dire qu'on a dc'moli une filnture de cotOQ pour bâtir le couvent de madame la clianoinesse.
LE COMTE
Et vous trouvez cela bien ?
L'ABBÉ COLIFICHET, fredonnant.
Je n'eu crois rien , je n'en crois rien. LA COMTESSE, riant.
Qu'il est drôle, l'abbé Colidchet, comme il est gai (elle rit) , comme il est gai , hé, hé , hé...
L'ABBÉ
Mille grâces.
LA COMTESSE
Comme il est gentil, hi , liî, hi ! il chante sans cesse.
L'ABBÉ
Je chante sans cesse , et vous riez toujours... (Il fredonne le rondeau du Délire. }
Riez toujours , changez d'amours , \ oilà le bien suprême.
{La chanoinesse tousse, la comtesse rit , Vahhé chante^ le baron marmotte des vers.)
Mais permettez-moi de vous faire observer que rien n'est moins plaisant que cette nouvelle, démolir une filature pour bâtir un couvent ! eh , que deviendront ces malheureux ouvriers ?
LA COMTESSE
Ils souffriront bien. {Elle rit.)
LE COMTE
Qui nourrira leur famille ?. ..
LA COMTESSE
Elle sera fort à plaindre. {Elle rit. )
LE COMTE
Se peut-il , mon cher marquis , que vous ne réfléchissiez pas sur les funestes conséquences d'un pareil système.
LA COMTESSE
En effet , cela sera très-malheureux. {Elle rit. ) LE MARQUIS.
Eh I puisqu'il faut rétablir les couvens , il me parait très-juste de les bàtirsur les terrains qui leur ont appartenu jadis.
TOUS
Sans doute , sans doute !
VICTORINE
Qu'en pense, M. Tabbé Colilich(^t 1' ..
L'ABBÉ , grasseyant.
Mais , moi... je pense... que je ne pense rien , et je n'en parle pas. {Ilcliante. )
Si Dorilas n'en parlait guèie , Si Dorilas n'en parlait pas.
LE COMTE
Eh ! monsieur l'abbé , il est bien question de chanter quand le peuple soutire.
TOUS, en riant.
Le peuple... le peuple... Il est bien question d<. lui maintenant.
LE BARON, déclamant,
Oui, quand le peuple est maître il agit en tumulte, La voix Je la raison jamais ne se consulte (i).
Ce qui veut dire....
(i) Curneille, Cinna , tragédie.
378 Oi\ NE CONNAIT PAS
LE COMTE
Vous croyez qti'im bon i^oi peut oublier le peuple, et ne pas songer à sa misère ?
LE BARON, de même.
Le pire des e'tats , c'est Tetat populaire.
LE COMTE
\ons voulez des tyrans?
L'ABBÉ
Nous ne disons pas tout-à-fait cela... Mais puisqu'on a donné l'anciea ordre de choses... nous devons prendre les mœurs qui existaient avant la révolution. Voulez-votis savoir les rôles que les abbés jouaient autrefois ? écoutez : supposons une petite maîtresse de 1^88 à sa toilette... Elle vient de recevoir monsieur le duc , son mari..., avec lequel elle ne vit point...; mais qui lui fait , tous les ans, une visite. . de politesse... Aprèsles complimens d'usage, monsieur se retire... Entendez-vous bien ? monsieur se retire... Un de ces marquis brillans , qui brodent au tambour, lui succède... Il entre dans le salon en faisant une pirouette d'homme comme il faut... une pirouette à la Fleuri... comme ça. (Il Viniite.) Oa s'occupe de riens; on médit de peu de chose... ; on raconte une intrigue de la cour , une anecdote de la ville , une bouironnerie de village ; on iolàlre.
LE COMTK , impatienté.
Après... après...
L'ABBE , fredonnant un refrain.
Daignez m épargner le reste.
LE COMTE
Eli quoi ! vous cliantcz encore.
L'ABBÉ
Vous voulez donc que j'achève mon esquisse... Nous avons laissé la comtesse folâtrant avec le marquis j on annonce un abbé. . . Un abbé, fi donc ! . . . est-ce que vous voyez ces drogues-là ? interrompt le marquis.— Pourquoi non? dit la comtesse, cela remplit les vides... ( Jl joue la scène suivante , en contrefaisant les divers personnages.) Je présente mes hommages à madame la comtesse. — L'abbé, il y a bien long-temps qu'on ne vous a vu ; fi , cela est horrible de négliger ainsi ses amis : je vous ai cru mort, ou pour le moins enterré. — C'eût été un effet de vos charmes. — Point de fadeurs... ^ mais où vous ètesvous donc caché depuis un si long siècle ? — La prude Dorimène m'avait enlevé pour me faire faire une neuvaine dans sa terre , elle m'y a retenu deux mortelles semaines. Cela est affreux. — Vous n'avez donc plus votre grosse baronne. — (D'un ton à demi sérieux.) Ma baronne, ah ! ne parlons de cette femme-
J8o ON NE CONNAIT PAS
là qu'avec respect. Elle vit d'une honnêteté qui va jusqu'au scandale. — De la médisance , l'abbé , je ne m'étonne plus que vous soyez un homme à la mode i;ar médire est le premier talent pour nous plaire. — Je vous demande raille pardons , comtesse. Ce n'est que le second. Taisez-vous mauvais sujet. L'abbé , eh bien ! comment va la musique , la voix ^ pour moi , je suis affî'euseinent enrhumée -, je ne pourrai chanter , je crois , de quinze jours. Eh bien , savez-vous quelque chose de nouveau. — Du nouveau I ah ! fi donc , je m'en tiens à mon Gluk. {Il fredonne.) Aimonsnous , tout nous y convie. — J'aime le duo à la fureur. Essayons-le , madame. ( La comtesse chante faux , le marquis bat la mesure à contre-temps. )
Aimons-nous , tout nous y convie...
Piemarquez... les sons filés... les ports de voix... les cadences perlées. On ne chante plus comme ça depuis la révolution 5 mais le bon ton va reparaître enfin. (Za comtesse rit, la chanoinesse tousse. )
LE BARON
La France , désormais à la paix consacrée , Yoit refleurir les temps de Saturne et de l\hée.
Ce qui veut dire...
LE COMTE, iinpaliente.
Ce qui veut dire qu'on se passerait bien d'un abbé. . .
L'ABBÉ
Vous verrez nos évêques , ils sont bien plus plaisans , et bien plus libertins que moi.
LA COMTESSE
Et nos ehanoines, comme ils sont gais ! hé ! lié ! lié ! en voici un.