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SCÈNE V

Les 'MÊMES, LE CHANOINE VAUTRIN.

LE CHANOINE, chantant.

Eh ! voilà la vie ,

La vie

Suivie Que les moines font.

Ouf... Eh bien , monsieur le marquis , quand nous mettrons-nous à table? je me sens en verve, en appétit.

L'ABBÉ

Moi de même , et je vais fesser mon Champagne frappé de glace , comme un officier de dragons.

LE COMTE, à part.

Au moins jusqu'ici je n'ai découvert que des choses ridicules , je tremble d'en savoir davantage.

L'ABBÉ ET LE CHANOINE , ensemble.

Aik: Montagne, etc.

A table.

A table.

LE BARON

Un moment, monsieur le chanoine. (// tire sa montre. )

L'aiguille du matin n'a point fini son tour , Et nous touchons à peine à la moitié du jour.

Ce qui veut dire qu'il n'est pas encore midi , et que nous avons une heure pour promener dans le parc, et pour causer encore, si ces dames le permettent.

LA CHANOINESSE

Volontiers. Ma toux ne me permet pas de promener long-temps. Causons. (^Elle tousse, )

LA COMTESSE

Causons... {Elle rit.)

LA CHANOINESSE

La conversation de madame la comtesse est toujours intéressante.

LE COMTE , à part.

Elle n'a encore rien dit.

LA CHANOINESSE

Grâce à la divine Providence...

LE COMTE

Elle répète toujours la niê.nie chose.

LA CIIANOINKSSE.

Je me retrouve au milieu dc^ personnes que j'estime. (^ Elle tousse.)

LA COMTESSE

Madame la clianoincsse a trop de bonté ! lié ! hé ! hé. VI CTO R IN E.

Eh ! madame la comtesse donne un tour de gaieté aux choses les plus sérieuses.

LA COMTESSE

Je suis cependant d'un caractère assez triste.

( Elle rit. )

LE BARON

A propos , madame la comtesse , vous étiez à Paris lors du changement de gouvernement. Racontez-nous comment cela s'est passé.

LA COMTESSE

Je n'ai rien vu , j'en suis partie comme cela commençait , et j'ai cru que je n'arriverais jamais ; il m'est arrive toute sorte de malheurs. (^ Elle rit. )

LE MARQUIS

Comment cela ?

LA COMTESSE

J'ai voulu courir la première poste avec mes chevaux*, des indépendans ont arrêté ma voiture , mes gens se sont battus, c'était quelque chose à' affreux {Elle lit.)

VICTORINE

Et vous avez eu bien peur .^

J'rtais dans un état horrible ! est-ce que ma femme de chambre ne s'est pas trouvée mal. {Elle rit. )

LE COMTE

Cependant elle vous a suivie ?

LA COMTESSE

Sûrement, je lui ai dit en arrivant d'aller se reposer. C'estincroyableloutcequim'arrive. ( Ellerit.)

LE MARQUIS

Enfin , vous voilà.

LA COMTESSE

En arrivant à mon château , j'ai trouvé mon beaufrère à Tarticle de la mort. {Elle rit. )

L'ABBÉ

Réellement ?

LA COMTESSE

Oui , il est abandonné des médecins 5 je le pleurerai toute ma vie. {Elle rit,)

LE COMTE

Mais vous ne me dites point ce qui s'est passé à Paris , monsieur le baron ? que font nos députés ?

LE BARON

Ils ont reçu , je crois, lexil pour leurs étrennes , Un seul ministre encor de l'ctat tient les rênes ; Et nous attendons tous , de ses ge'néreux soins , Des évêques de plus , et des soldats de moins.

Ce qui veut dire...

LE COMTE

Je vous comprends de reste.

L'ABBÉ

Eh ! non , vous ne comprenez pas tout ; on a réta^ bli la feuille des bénéfices, et j'en tiens une de vingt mille livres de rentes. — C'est charmant, charmant, charmant 5 et vous , monsieur le chanoine , que m'apprendrez-vous ?

LE CHANOINE

Rien ; si ce n'est qu'on a fait déguerpir de leurs

salles d'étude les professeurs , les répétiieius , les moniteurs de l'enseignement mutuel , et cch pour y placer les chanoines do l'abbaye de Saint-Yicior.

LE COMTE

Ali ! ce sont des chanoines qui remplacent nos professeurs -, l'instruction y gagnera.

LE BARON

Ah ! vous en verrez bien d'autres.

Des couvens relevés , et des ponts démolis , Tous les droits féodaux perçus et rétablis ; Messieurs les libéraux cachent enfin leurs notes , Et sont livrés , je crois , à de nouveaux Nonottes-

Ce qui veut dire,...

VICTORINE

Cela veut dire que nous possédons encore nos superbes chanoincsscs. {Elle fait la réi'ére/iœ. )

LA CHANOINESSE

Nos élégantes liiles d'honneur. (Llle salue avec protection. )

LE MARQUIS

Nos brillantes comtesses. (Il salue.)

LA COMTESSE

Nos hauts justiciers. (^Elle fait la révérence. )

LE MARQUIS, au baron.

Et uos hauts tenanciers. ( Il salue. )

L'A B lî L , au chanoine.

Nos gros chanoines. {Il salue.)

LE CHANOINE

Nos ioîis abbés. ( Il salue. Tous les personnages se font la révérence. )

LE COMTE, à part, en s'impatientant.

Que ces gens-là sont ridicules !

LE BARON

Un pareil changement vous paraft-il fatal? On vous disait ultra.., je vous crois libéral...

Ce qui veut dire....

LE COMTE

Moi libéral ! . . . (En se fâchant.) Monsieur le baron î

LE BARON, plus haut.

Monsieur le comte ! . . .

Ceci devient sérieux. {Elle lit. )

L'ABBÉ , chantant.

Qu'on se batte, qu'on se déchire.-.

LE CHANOINE

Allons faire un tour dans le parc.

TOUS, excepté le comte.

Volontiers... ( Le marquis met ses gants , et présente la main à la chanoinesse. Le baron en fait autant , et conduit la comtesse. L'abbé et le chanoine se disputent la main de Kictorine. )

CHANOINE

Monsieur l'abbé , cet bonneur m'appartient.

L'ABBÉ

Je ne puis vous le céder.

LE CHANOINE

Ni moi.

L'ABBÉ

Ni moi !

LA CHANOINESSE

Passez donc , madame la comtesse. {Elle tousse. )

LA COMTESSE

Non , c'est à vous, madame la chanoinesse. {Elle rit.)

LA CHANOINESSE

Je n'en ferai rien.

TOUT CE QU'ON DÉSIRE. IHg

LA COMTESSE

Ni moi non plus.

LA CHANOINESSE

Je suis entrée la première... cet honneur vous tst dû maintenant , madame la comtesse.

LA COMTESSE

Il n'appartient qu'à vous , madame la clianoinesse.

LE BARON

Passez donc , monsieur le marquis.

LE MARQUIS

Passez donc , monsieur le baron. ( Tous les personsomiages i^estent auprès de la porte sans bouger. )

LE BARON

Je ne bougerai pas. . . ( Tous , les uns après les autres : Ni moi , ni moi. )

LE COMTE, impatienté.

Que de cérémonie !...

L'ABBÉ

Messieurs et mesdames , permettez-moi de vous raconter une anecdote sur le cérémonial...

LA CHANOINESSE

Je sais mon monde , madame la comtesse.

Sgo ON NE CONNAIT PAS

Et moi aussi , madame la chauoinesse.

LE BARON

Je connais l'étiquette.

TOUS, excepté le comte.

Moi de même.

L'ABBÉ

Permettez... voici mon anecdote, elle peut nous instruire ; le czar Pierre visitait la cour de France , Louis XV était encore enfant. 11 s'agissait de savoir qid devait entrer le premier... Les ministres étaient fort enxbarrassés , et les plus vieux courtisans ne savaient que conclure... Le czar s'aperçut de l'embarras... Il était extrême, en effet. Que fit-il?... il prit l'enfiint royal dans ses bras , et marcha le premier.

TOUS

Pas mal... pas mal...

LE BARON

Oui , pour vm sauvage , cela n'est pas mal.. . 5 mais cette anecdote....

LA CHANOINESSE

Ne saurait nous instruire 5 je ne suis point un enfant , madame la comtesse. (^Elle tousse. )

LA COMTESSE

Ni moi , madame la clianoinesse. ( Elle lit. )

Ni moi non plus.

LA CHANOINESSE

Mais passez, passez donc...

LA COMTESSE

Je ne passerai qu'après vous.

VICTORINE

Ni moi.

Ni moi.

Ni moi.

LE MARQUIS

LE BARON

LE CHANOINE

Ni moi. {Ils prononcent tous ensemble deux fois , ni moi. La toile tombe j un quart d'heure après la toile se lève , et tous les personnages , dans la même position , répètent encore : Ni moi. ) LE COMTE.

Us sont encore là... Il y a pour en mourir.

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