‹ Proverbes dramatiquesChapitre 19 sur 122 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Le théâtre représente le cabinet d'un ministre ; deux secre'taires , l'un k droite, l'autre à gauche. Des hommes charge's d'effets et de papiers traversent le théâtre.

LORANGE.

(^'est uue singulière chose que le déménageraeni de l'hôtel d'un ministre : que d'espérances s'en vont dans les cartons d'aujourd'hui ! que d'ambitions viendront se placer dans les cartons de demain ! C'en est donc fait , mon maître quitte le ministère , il soutient qu'il le quitte lui-même -, mais on a beau dire , on a beau faire , on laisse toujours ici quelques regrets , ft il est fort désagréable de sortir avec un petit

^o L'HABIT

portatif dans sa poche , et de quitter un superbe portefeuille qui , lorsqu'on le porte , ou qu'on le fait porter par monsieur le secrétaire général , ne laisse pas de nous donner un air capable. Mais quel bruit, quelle confusion dans la cour! d'un côté, la harpe de madame ; de l'autre , les brochures politiques de monsieur ! Comme c'est lourd , quatre hommes peuvent lés porter à peine... Quelle est donc cette petite femme si affectueuse que je vois là-bas? Ah , c'est mademoiselle Finette, la femme de chambre de madame ^ elle fait semblant d'être gaie, elle imite sa maîtresse; mais comme elle parait douce aujourd'hui ! elle salue les domestiques , elle fait la révérence au portier-, elle est bien changée depuis hier. Tout beau , M. Loi'ange , vous blâmez les autres , mais vous ne valez pas mieux. Voyons... interrogeonsnous, mettons la main sur la conscience. Qui ètesvous , M. Lorange ? un misérable valet de chambre; vous ne savez autre chose que raser votre maître , et l'aider à mettre sa cravate , et cependant dès l'instant que vous avez mis le pied dans cet hôtel , vous avez eu le jarret tendu , les épaules hautes , et la colonne dorsale d'une inflexibilité remarquable. Mais est-ce bien ma faute ? à peine ai-je été le valet de chambre d'un ministre, que tout le monde a changé de manières envers moi ; ceux qui no me regardaient pas , m'ont accablé de politesses , il n'y a pas jusqu'à notre chef de division , si impérieux avec tous ceux qui ont besoin d(; lui , qui ne m'ait fait un doigt de cour :

NE FAIT PAS LE MOINE. 6i

d'aussi loin qu'il me voyait , il venait à moi , me saluait, me souhaitait le bonjour , me demandait des nouvelles de ma sauté , et m'offrait toujours une pi ist; de tabac. Comment le trouvez-vous, me disait-il, avec son air grave et faux, il est bon... il n'est pas de la Ferme , je vous en enverrai ; aussi fit-il , et depuis que je suis en fonction , monsieur le chef de division peut se flatter d'avoir régalé le nez du valet de chambre de monseigneur. (// s'assied et prend une prise do tabac. ) Où diable prend-il ce tabac particulier , ce fonctionnaire public ?.. Il ne m'en oflrira plus maintenant , et d'après la chute de ma place je dois renoncer au montant de ce tabac. Quoi qu'il en soit , à présent que j'ai vu le monde , et que mes fonctions m'ont placé dans l'antichambre d'un ministre , je ne m'étonne plus de l'insolence des gens en place ; leur orgueil prend sa source daus la bassesse de tous ceux qui les environnent : oh ! les hommes... les hommes , les hommes. A propos , M. Moutbrisson , le valet de chambre du ministre qui remplace mon maître , m'a écrit un billet assez sec ^ il m'engage à vider au plus tôt mon appartement , car son maitre doit prendre aujourd'hui possession de tout l'hôtel. J'ai remarqué dans sa lettre certaines expressions , au moins trèsinconvenantes entre collègues. Qu'il vienne, M. Moutbrisson , mais qu'il n'aille pas faire l'insolent. Je sens que je ne les aime plus , les insoleus.

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