LOUANGE
Je m'entends.
FINETTE
Vous n'y entendez rien , M. Lorange , vous pensez peut-être que l'événement de ce jour me chagrine, et que je suis désolée de n'être plus la femme de chambre de l'épouse d'un ministre ? point du tout, ma maîtresse et moi nous sommes i-e venues des vanités du grand monde.
LORANGE.
Je vous crois.
FINETTE
Les honneurs , les dignités, les préférences, les distinctions , tout ce qui séduit le vulgaire, et charme le peuple , ne nous convient plus 5 nous avons eu le temps de juger le néant de ces importantes bagatelles.
LORANGE.
Vraiment !
FINETTE
Pensez-vous d'ailleurs que l'épouse d'im ministre soit toujours parfaitement heureuse ?
LORANGE, prenant du tabac.
Je ne le pense pas.
FINETTE
Quand son excellence est contrariée, croye7.-vous qu'elle soit bonne ?
LORANGE.
Je sais à quoi m'en tenir là-dessus,
FINETTE
Quand monseigneur le ministre est dérange dans ses vues , troublé dans ses projets , quand tous ceux qu'il oblige sont des ingrats , que tous ceux qu'il ne peut servir deviennent ses ennemis , lorsqu'il a de l'humeur , enfin , qui le supporte ;'
LORANGE.
Monsieur le secrétaire général.
FINETTE
Et sa femme aussi , M. Lorange.
LORANGE.
Cela se peut.
FINETTE
El quand la femme de l'époux ministre a de l'humeur à son tour , qui supporte ce ricochet ?
LORANGE.
Celui qui lui adresse ses hommages.
FINETTE
Non , monsieur , c'est la femme de chambre qui en devient la première victime ; il faut voir quand une loi n'a pas été rendue , quand le côté droit ou le côté gauche de la chambre s'est opposé à quelque vue ministérielle , il faut voir madame comme elle me gronde , comme elle est maussade en faisant sa toilette , comme elle s'impatiente , comme elle me dit tour à tour : Cette Minerve est bien audacieuse. — Ce bonnet est détestable. — Ces ultras sont bien extravagans, — Celte plume blanche me va mal. — Ces libéraux sont bien raisonneurs. — Cela n'ira jamais.
LORANGE.
Fort bien , je conçois que la politique dérange une
toilette.
FINETTE, souriant.
La politique l'arrange aussi quelquefois ; par exemple , à l'époque de l'ordonnance du 5 septembre , ma maîtresse m'a donné une robe qu'elle n'avait mise qu'une fois au bal de sa grâce lord Wellington. Et au départ des alliés , elle m'a donné cette riche bague... Oh ! ma maîtresse est une bonne française.
LORANGF.
Mais en apprenant la grande nouvelle d'hier au soir , elle ne vous a rien donné.
FINETTE
Si fait , elle m'a donné l'ordre d'emballer tons se* eftets , et m'a recommandé surtout ce carton.
LORANGE.
Que renferme- 1 -i 1 ?
FINETTE
Des hommages. Ce sont les vers , la prose et les couplets qui nous ont été adressés pendant le ministère de M. de Perville.
LORANGE.
Je vois que voas êtes bien revenue des vanités humaines.
ir. 5
FINETTE
Sans doute , et nous allons nous fixer à la campagne pour ne plus nous occuper que de botanique et d'histoire naturelle. Nous renonçons à la société , et nous ne lirons plus qu'un seul journal, celui des Modes.
LORANGE.
Voilà une retraite bien conditionnée , mais ne pourriez-vous me dire ce que fait mon maître en ce moment ?
FINETTE
Paré de son plus [riche costume , décoré de toutes ses croix , il fait sa dernière visite , de là , il se rendra chez son successeur, qui se trouve un de SCS amis particuliers , il doit l'amener ici, et lui remettre le portefeuille. Adieu , monsieur Lorange , lâchez de vous montrer supérieur aux événcmens , et d'imiter notre philosophie.
( Elle sort. )