SCÈNE VI et dernière
DE GERMON , au secrétaire , DE PERVILLE , LA COMTESSE, LE CHANSONNIER.
LA COMTESSE
Enfin, mon cher ministre , je vous tiens et vous ne m'échapperez pas- On a ben de la peine à vous posséder un moment, à vous parler une minute; mais je me suis levé de bonne humeur aujourd'hui , cet te gaieté m'annonçait quèque chose d'heureux pour la journée , je vous vois , et l'oracle est accompli.
DE PERVILLE.
Vous m'adressez toujours des choses infînrment
flatteuses.
LA COMTESSE
J'ai de la franchise , moi.
DE GERMON, occupé de son travail.
Cela est faux*.
LA COMTESSE, se retournant.
Hein , . . . que dit st' homme ?
DE PERVILLE.
Il s'occupe d'un travail très-important.
LA COMTESSE
C'est fort ben, m^isj pourrait réfléchir tout bas. Dites donc, monsieur le commis...
DE PERVILLE.
De grâce , ne le dérangez pas.
LE CHANSONNIER
Cet homme est un original •, comment il ne s'aperçoit pas que son excellence est là , et que madame la comtesse parle.
DE PERVILLE.
Madame est bonne à entendre , cependant.
LE CHANSONNIER
Et à voir.
DE PERVILLE.
On remarque dans sa conversation une faconde...
LE CHANSONNIER
Et un bonheur d'expression...
Oui , mou expression est assez pittoresque. Je ne parle pas mal à ce qu'on dit. En vérité , je suis charmée de voir son excellence en grand costume-, cet habit lui sied à ravir , et il me rassure.
DE PERVILLE.
Comment cela ?
LA COMTESSE
Vous ne savez donc pas , tout Paris , hier , jetait les hauts cris ^ le croiriez-vous... On osait parler de votre éloignement du ministère ; mais j'ai repoussé cette idée, ben loin... à mille lieues. Pvien n'est plus positif, me disait un marquis du faubourg Saint- Germain , un jeune homme qui tousse toujours... il a sauté, le plébéien... il ne sera plus tant salué... ué... ué... Mais , monsieur le marquis, monsieur le duc , monsieur le pair... permettez-moi l'honneur de vous contredire... Eh ! qui le remplacera.?.. Un ultra... il gâterait tout... et 181 5 donc ?.. Un militaire... il mettrait son sabre dans l'écritoire^ un savant... mais les savans ne conviennent pas au ministère , il faut de l'esprit pour çà*.. il n'y a que lui... il n'y a que lui... il n'y a que mdntbon de Perville qui ait assez d'adresse et d'esprit pour nous ben conduire...
DE PERVILLE.
Madame...
LA COMTESSE
Non^ vraiment, je vous suis attachée de cœur, et à propos de ça , j'ai dit un mot qui a réjoui toute la société.
LE CHANSONNIER
Oui , madame la comtesse a dit un mot qui doit rester , et qui marquera.
LA COMTESSE
On parlait de vous donner une ambassade , et j'ai soutenu que vous n'accepteriez pas , que vous ne prendriez point la route du nord , parce que tous les chemins mènent à Rome.
LE CHANSONNIER
Piquant , délicieux ! votre excellence n'aurait pas mieux dit.
LA COMTESSE
C'est fort ben... c'est fort ben... mais laisssons toute cette causerie , et parlons de choses sérieuses. Vous ne savez pas , je vous donne une fête dans ma petite maison de Neuilli. Je vous mettrai sous la main quelques gros bourgeois de province qui ont un grand crédit dans les élections , des diplomates équivoques que je ferai jaser , de vieux frondeurs que je ferai taire , des artistes célèbres, des nobles inconnus , de riches marchands et de pauvres orateurs -, toute sorte de monde
enfin. Ma société sera une bigarrure tout-à-fait plaidante; nous jouerons des proverbes , j'en veux ramener le goût ] nous aurons une petite fètc allégorique ,• et monsieur que voilà , qui est un bel esprit à la mode; , se chargera de tout ça : mais sans flatterie, avec un dialogue à traits, et des couplets à chutes.
LE CHANSONNIER
Pour être piquant il ne faut point être flatteur ; la flatterie est usée , elle est naaussade pour celui qui l'ofifre , et pénible pour celui qui l'écoute ; cependant il faut rendre justice au talent , au génie , aux qualités éminentes , et notre petite fête sera terminée par un tableau allégorique ; on y verra le génie du commerce , celui des arts , Mars armé de sa foudre, Neptune de son trident, déposer leurs attributs aux pieds de son excellence.
DE PER VILLE, avec ironie.
Rien que cela.
LA COMTESSE
Pas davantage. Tel que vous le voyez , c'est uu grand homme pour les petites choses ,• il a du génie pour les bagatelles , il a ben im peu chanté l'autre 5 mais depuis 181 4 il ^ réparé tout ça. Il fait des vers comme Benserade , il donne une voix au soleil , un cœur aux élémens , un corps aux nuages , et une âme aux satyres : il m'a communiqué tout ça ;
8o L'HABIT
c'est vraiment gentil , nous aurons une fête comme
au temps de Louis XIV et de cette bonne JVlaintenon.
DEPERVILLE.
Je suis désespéré , mais je ne puis accepter.
LA COMTESSE
Je m'attendais à ce refus , mais j'en triompherai.
LE CHANSONNIER
Vous en triompherez sans doute quand son excellence apprendra que c'est vous qui le complimenterez sous les traits d'une nymphe.
LA COMTESSE
Oui , sous les traits d'Eucliaris , vous serez mon Ulysse , monseigneur.
LE CHANSONNIER
Et madame la comtesse chantera.
Non, non , non , je ne chanterai pas parce que je suis enrouée , d'honneur... j'ai un rhume de portier ; mais je déclamerai. Eh ben , me refusez-vous encore ?
DEPERVILLE.
Toute aimable que me paraisse votre invitation , je ne saurais l'accepter en ce moment.
KE FAIT PAS LE MOIINE. 8i
LA COMTESSE
Pourquoi vous refuser à des hommages que vous méritez si bien ?
DE PERVILLE, souriant.
Non , je ne les mérite plus.
LA COMTESSE
Vous braveriez le désespoir d'Eucharis !... elle en mourrait.
DE PERVILLE.
Non , vous n'en mourrez pas. '
LE CHANSONNIER
Monseigneur, daignez vous rappeler qu'Orphée fut déchiré par les bacchantes.
DE PERVILLE.
Je puis avec un mot apaiser votre colère , belle comtesse.
Avec un mot ?
DE PERVILLE.
Sans doute. La nouvelle qui s'était répandue hier, et que vous avez repoussée avec tant de générosité ; celte nouvelle était vraie.