LE DROGMAN , L'AMBASSADEUR , VIREX
VIRET, après avoir salué d'une manière ridicule. Il grasseyé fortement et parle fort vite.
Je viens proposer à monsieur Tambassadeur de Perse une bonne afVaire. Je viens lui demander la permission de Taccompagncr en qualité de gentilhomme persan.
LE DROGMAN
Et quel motif vous engage à quitter Paris ? La fortune aurait-elle trahi vos espérances?
VIRET
La fortune... z'en ai plus que ze ne voudrais en avoir. Mon père est un millionnaire 5 z'ai trente mille francs à manger par an.
LE DROGMAN
L'amour vous tourmente... et les femmes... VIRET.
Z'ai peine à me débarrasser de toutes celles qui courent après moi. Regardez, ze ne suis pas mal.... on a une toilette soignée , une tournure noble, comme les sentimens... des manières... Ah! ah!... (Il sp
doîine des airs.) Ajoutez à cela... des petits billets de banque en portefeuille — et jugez si les petites femmes sont cruelles.
LE DROGMAN
Ce sont donc les hommes qui vous ont trompé ? Les amis...
VIRET
Les amis... bab... il en pleut à Paris , quand on a de l'argent.
LE DROGMAN
On ne vous a pas rendu justice peut-être ? Votre ambition a été trompée, et la politique...
VIRET
La politique.?.... Je m'occupe bien de ces niaiseries. Les libéraux , les ultras , les indépendans , les doctrinaires , les royalistes, les constitutionnels , tous ces gens-là sont des foux ou des cliarlataùs. Je ne lis ni les zournaux , ni les brochures ^ la Minerve , le Conservateur, les Lettres Normandes, le Drapeau blanc , je m'en moque comme de ça. Je ne suis rien , absolument rien ^ je suis un zéro en politique.
LE DROGMAN
On vous contrarie dans le choix de votre état, peut-être ?
VIRET
De mon état, dites-vous! je ne suis pas fait poiu en exercer,... j'ai delà fortune.
LEDROGMAN.
On ne rend pas justice à votre mérite ?...
VIRET
Mon mérite.... bah.,., il faudrait être bien bête pour avoir du mérite aujourd'hui. Je n'ai rien appris, et je ne veux rien apprendre. ÇL^ ambassadeur s ou/it de pitié j ce personnage prend toujours intérêt à la scène , et c'est dans ses gestes , ses regards que le drogman lit ce qu'il doit faire et dire. )
LE DROGMAN
Mais, comment se fait-il que la capitale des beauxarts , que votre pays qui renferme tant de monumens....
VIRET
Les beaux-arts , les monumens , c'est bon pour les
ctraugers 5 mais nous autres Parisiens nous ne regar^^
dons point ces choses-là. Nous les voyons tous le&
jours.
LE DROGMAN, à part.
Voilà un drôle de jeune homme.
VIRET, parlant plus vite et grasseyant plus fort. Les monumens... les arts... c'est de la graine de
f)G L'AMBASSADEUR
niais, tout ça. C'est bon pour attraper des ahuris, ou pour occuper des badauds. Les Champs-Elysées , les Tuileries, le Palais - Royal, le Luxembourg, les boijjf vards , ça ne change pas de place -, le Muséum , la DiDliothéque , l'hôtel des Invalides , le Jardin des Plantes , les Gobelins : c'est bientôt vu , c'est bientôt vu.
LEDROGMAN.
Vous êtes difficile.
VIRET
Et quant au spectacle , c'est toujours la même chose. Au Théâtre Français, Manlius ; au grand Opéra , les Danaïdes ; à l'Opéra Comique , Joconde ; au Vaudeville, Bedlam 5 aux Variétés , Je fais m.es farces ; aux boulevards , des voleui's. Il n'y a qu'une chose sérieuse qui m'occupe encore un peu.
LE DROGMAN
Qu'est-ce que c'est ?
VIRET
C'est la danse. Les bals de Coulon sont assez gentils 5 il y a des quadrilles assez drôles. On trouve là de grandes dames et des danseuses , des magistrats et des faiseurs de pirouettes , des pairs et des filles. . Je pourrai vous organiser un bal comme celui-là à Ispahan , et je vous promets de faire valser ensemble le muphti et une bayadère. (L'ambassadeur fit.) Son
excellence persanne a l'extrême bonté d'en rire. Cela est sérieux pourtant. Pour moi , je n'aime que les choses extraordinaires , et encore rien ne me plait long-temps.
LE DROGMAN
Pour quitter ainsi vos parens et votre patrie , il faut vous expliquer sur les choses qui vous déplaisent à Paris.
VIRET
Voulez-vous que je vous le dise ? Je n'aime pas l'égalité. Je ne saurais me mettre dans la tète qu'un jeune homme comme moi , qui peut dépenser trente mille francs par an, soit l'égal d'un jeune auditeur qui n'a pas le sou. Au reste , voici un petit placet que j'ai fait rédiger par un homme de lettres qui dine gratis chez mon père. Il vous expliquera tout. Mais, je vous le répète , profitez de mes dispositions. Tous ceux que vous verrez à Paris vous demanderont de l'argent , et moi je ne veux que des honneurs , des dignités , des croix... Ze veux être gentilhomme persan.
LE DROGMAN, prenant le placet.
Donnez-vous la peine de passer dans ce cabinet j dans un moment vous saurez la réponse du prince.
VIRET
A merveille. Ne me faites pas attendre long-temps ,
car je n'aime pas à attendre , voyez-vous. Je suis un peu fier, voilà pourquoi je veux servir un ambassadeur étranger. Mais, du reste, j'ai toutes les qualités. Au revoir , excellence persamie. Sans adieu, monsieur le truclieman. ( Il entre dans le cabinet. )
LE DROGMAN
Je ne sais encore à quelle classe appartient ce beau jeune homme. Nous allons voir. ( // va lire le placet ; ï ambassadeur fait signe que Von fasse entrer. )