SCÈNE IV
LES MEMES , LE VICOMTE D'OPiGESSON. LE VICOMTE; son débit est rapide et appuyé'.
Illustre prince ( il salue ) , ambassadeur d'un roi magnifique et glorieux {il salue) , je te rends hommage-lige, et j'apporte à tes pieds la soumission du plus humble de tes adorateurs. ( Il salue prof ondement. )
LE DROGMAN
Voilà un grave personnage , et un diplomate accoutumé au cérémonial.
LE VICOMTE, d'un ton airponle' et de'clamatcur.
Les aïeux de ton maître ont été les flambeaux et les maîtres de la terre. Sous les califes , et notam-
ment sous le calife Aaron , l'astronoinic , la géographie , la chimie et l'apologue moral ont éclairé l'Europe barbare. C'est le poète Saadi ( il salue ) qui a fait poindre les premiers rayons de lumière ^ et c'est à lui que les grands de la terre ont dû les premières leçons de morale 5 entin il n'est aucun lettré d'Europe qui puisse méconnaître les obligations c]ue le Nord et le Couchant doivent à l'Orient.
Enfin nous recevons la visite d'un homme raisonnable, et d'un savant.
LE VICOMTE
J'apporte à tes pieds le prix de mes longues études , et le tribut de ma docte expérience. Je désire que tu puisses reporter dans ta patrie quelques fruits de la civilisation d'Europe, et présenter aux peuples qui ont le bonheur de vivre sous les lois de ton auguste maître, un savant qui a consacré ses veilles à l'instruction du genre humain.
LE DROGMAN, à part.
Cet homme professe sans doute une science bien importante. ( Haut. ) Ne doutez pas, noble Français, de la protection que le prince se plait à accorder aux artistes et aux sa vans. ÎMais , dites-moi , quelle branche de science cultivez-vous ? Étes-vous astro-
LE VICOMTE
Non.
LE DROGMAN
Poëte ?
LE VICOMTE
Encore moins.
LE DROGMAN
Naturaliste ?
LE VICOMTE
Un peu.
Chimiste ?
LE VICOMTE
Beaucoup.
LE DROGMAN
Qui êtes-vous enfin .►'
LE VICOMTE
Je suis gastronome 5 ou , pour m'expliquer plus clairement, en empruntantl'expression de Montaigne : Je cultive la science de la gueule. {L'ambassadeur rit de pitié. )
LE DROGMAN, à part.
C'est un Cjuisinier. Je le prenais pour un homme comme il faut : encore une méprise.
DE PERSE. loi
LE VICOMTE
J'ai lait une dissertation sur la qualité des bœufs que les héros d'Homère faisaient cuire tout d'une pièce. J'ai reconnu l'espèce de poisson pour lequel Vitelliusfit construire une marmite énorme. Je sais à quelle sauce Milon mangeait à Marseille les excellentes dorades qu'il cite dans sa correspondance avec Cicéron -, les vins de Falerne qu'Horace a chantés en vers harmonieux ne me sont point inconnus ,• les gâteaux distribués aux apôtres le jour de la Cène ne sont point un mystère à mes yeux. Je pouriai faire goûter à l'ambassadeur du roi de Perse un brouei moderne, égal au brouct fameux dont se régalaient les jeunes gens d'Athènes et de Lacédémone.
Voilà une érudition fort utile.
LE VICOMTE, vite et avec passion.
Je n'ai point borné mes recherches à la cuisine des peuples anciens , et je puis me flatter de posséder à fond la cuisine des peuples modernes. Personne ne dissertera mieux que moi sur les biftecks des Anglais , sur les macaroni des Napolitains, sur les gaufres des Hollandais , et sur la choucroute des Allemands -, et quant à cette belle France , où la science de la gueule a fait depuis quelque temps des progrès si rapides , qui oserait se flatter de la connaître mieux que moi :
quelqu'un peut-il me tromper sur la difféi'ence qui existe entre les pâtés de Chartres et ceux dePér-igueux, entre les poulardes du Mans et celles de Lyon , entre les hures de Troyes et celles de Versailles , entre les pieds de Saiute-Ménéhould et les pieds de la capitale , entre les têtes de veau de toute la France , et les excellentes tètes de Paris. Et qu'on ne cherche point à rabaisser un art dont l'utilité est si bien sentie , dont les résultats sont agréables , et dont les aperçus sont ingénieux. C'est par la science de la gueule que tout se lait aujourd'hui. Quels sont les gens qui meurent à l'hôpital .'' les savans. Quels sont ceux qui achètent des châteaux? les cuisiniers. Comment entre-t-on à rinslitut ? avec la fourchette. Comment obtient-on les votes de certains députés ? avec des dîners.
LE DROGMAN
Parlez avec moins de feu.
lE VICOMTE.
Monsieur le drogmau , je suis artiste , et quand je parle de mon art, je ne puis contenir l'élan de moa imagination. {V ambassadeur s'impatiente.')
Revenons à l'objet de votre visite : que demandezvous à l'ambassadeur ?
DE PERSE. toi
LE VICOMTE, avec gravite.
J'ai pensé qu'un prince aussi illustre que l'ambassadeur du roi de Perse , aimerait à profiter du séjour qu'il a fait au milieu d'une nation spirituelle et galante, qu'il ne resterait point en arrière de son siècle , qu'il aimerait à suivre la marche des connaissances humaines , et qu'il associerait son nom à ce faisceau de lumières qui éclaire Paris , le département de la Seine et la France entière.
LEDROGMAN.
Et que faut-il faire pour cela ?
LE VICOMTE
Accepter l'offre que j 'ai l'honneur de faire au prince, et que contient le placet que j'ose lui présenter. Ainsi , la cour de Perse possédera un homme qui saura déguster les vins , classer les viandes , annoter les volailles , marquer les gibiers , et diriger enfin l'instruction publique sur la science de la gueule qu'il traitera ex-professo , d'après les cours particuliers qu'il a suivis à la table des ministres et des plus grands personnages de l'état.
LE DROGMAN
Entrez dans ce cabinet , je vous porterai les ordres du prince.
io4 L'AMBASSADEUR
LE VICOMTE
Je vais vous atteudre avec respect, et réfléchir sui un procédé ingénieux qui permettrait à Thomme le plus foible de faire dix repas par jour. Un liommea dit qu'il guérirait toutes les maladies avec du sucre , et moi , je prétends les guérir avec du vin de Champagn<î frappé déglace. Quelle ressource pour l'état... Je salue profondément sa hautesse (// soit , et entre dans le cabinet. )
LE DROGMAN
Sa hautesse veut-elle entendre la leclui^e du placet? (^L'ambassadeur fait un signe. ^ H lit: — Ildefonse Godefroi d'Orgesson , seigneur suzerain des châteaux de Plombée, baron du Colombier et autres fiefs , commandeur des ordres... {L'ambassadeur s'impatiente.) VAssans les litres ils sont nombreux:
Expose , ' ' '
Que ses connaissances en gastronomie lui font espérer qu'il pourra se rendi'c utile à la cour de Perse . où il demande à remplir les fonctions d'écuyer tranchant , ou autres que l'on désigne en Europe sous le nom d'officier de bouclie. — • Sa hautesse veut-elle entendre l'autre placet ? ( Apres le signe de fanibassadeur. ) Colas \ iret expose qu'il est le fils du plus riche restaurateur de Paris , qu'il a fait à sou père de respectueuses remontrances pour l'engager à quitter un état qui le fait rougir, et à l'anoblir, lui Colas
DE PERSE. io5
Viret, en lui créant un majorât. Malgré la justice et la raison de ses prétentions , son père veut qu'il reste toujours plébéien \ ce que l'exposant ne pouvant supporter, il demande à être employé comme gentilhomme persan , sous le nom du chevalier delà \irotière. Fort bien , voilà un cuisinier qui veut être noble , et un noble qui veut être cuisinier. ( On entend chanter dans la coulisse. ) Pour celui-là nous ne nous tromperons pas sur son compte , c'est le professeur de chant que nous attendons.