SCÈNE VI
Les mêmes , madame FOLLEVILLE.
MADAME FOLLEVILLE, parlant vite, et se donnant des airs d étourdie.
J'ai bien Thonneur de présenter mes hommages à l'arahassadeur du roi de Perse. Daignera-t-il jeter les yeux sur ce placet ? {Elle fait des battemens , l'ambassadeur sourit. )
LE DROGMAN
L'ambassadeur me cliarge de vous dire qu'il vous trouve très-jolie , madame , et qu'il est disposé à vous écouter. Quels sont vos talens?
MADAME FOLLEVILLE
Je n'ose vous dire que je les possède tous ; et , depuis que JQsuis à Paris surtout , je puis me flatter d'y avoir tout appris. Je sais la géographie , l'histoire 5 je suis assez forte sur l'histoire 5 j'excelle suttout à ordonner une fête... Je me suis acquis une grande réputation à la distribution des prix , mes élèves y ont produit un effet enchanteur î... Je connais l'usage du grand monde , la politesse , les convenances. Je suis musicienne , femme de lettres.
LE DROGMAN,àpart.
Quel singulier personnage est celui-là I
iio L'AMBASSADEUR
MADAME FOLLEVILLE
Je pince de la harpe, et je n'en pince pas mal j je sais la chimie et la broderie j la rhétorique et la botanique ^ la littérature et la couture ; je ne parle pas mal •, je déclame assez bien ; je joue la comédie (e//e sourit gaiement ) et la tragédie. Mais il est un art charmant, et dans lequel j'excelle, c'est la danse. Ah ! c'est ma folie , le pas du schall surtout m'a fait une grande réputation.
LE DROGMAN, à part.
C'est la danseuse. ( Haut. ) L'ambassadeur vous engage à lui donner un échantillon de vos talens.
MADAME FOLLEVILLE
Volontiers. Je vais vous jouer la scène où la sémillante soubrette des Folies amoureuses de Regnard fait le portrait des hommes qui semblent nés pour le tourment des jolies femmes. Voici la petite tirade qu'elle adresse au seigneur Albert. {Elle déclame Ah ! par ma foi , monsieur , vous nous la donnez bonne De croire qu'en quittant votre triste personne , etc..
devant le drogman quelle poursuit , V ambassadeur s" amuse de ï embarras du drogmati. )
LE DROGMAN, embarrassé.
Le prince parait satisfait , madame.
MADAME FOLLEVILLE
Peut-ètie la timidité a trahi mou organe.
DE PERSE. iiï
It: DROGMAN, à part.
Peslc, quelle limidilc !
MADAME FOLLEVILLE
Quand j'aurai riionneur d'être mieux connue du prince et des personnes de sa suite , j'aurai peut-être plus d'assurance.
LE DROGMAN
Que fera-t-elle donc encore?
MADAME FOLLEVILLE
Voici une scène d'un autre genre , une scène de tragédie. Je choisis celle où Zaïre déclare l'amour qu'elle ressent pour Orosmane. Orosmane était né dans ces climats brùlans où l'ambassadeur a reçu le jour. Dans l'Orient , l'amour est plus fort qu'au couchant ^ il n'est point , comme à Paris , une fragile distraction ; c'est un sentiment... une passion qui s'empare de la vie , et tombe sur le cœur, .le suis Zaire, et je parle au jaloux Orosmane. {Elle déclame des vers de Zaïre. )
LE DROGMAN
Il ne vous reste plus , madame , qu'à nous faire connaître cet art dans lequel vous excellez , la danse.
MADAME FOLLEVILLE
Mais j'abuse peut-être de l'extrême complaisance du priuce ?
LE DROGMAN
Ne craignez rien. Les princes aiment la danse , et j'aime à croire que vous surpasserez nos bayadères.
MADAME FOLLEVILLE
Je vais danser le pas du scball. ( Pendant quelle danse , le prince témoigne le plaisir quil éproui^e , et il jette le mouchoir à madame Folleviïle. )
MADAME FOLLEVILLE
Que signifie le moucboir que me jette le prince ?
LE DROGMAN, saluant à la persanne.
Sultane validey , sultane chatou (i) , rendez grâce à votre destinée, votre esclave prosterne son front devant le miroir de vos délices.
MADAME FOLLEVILLE
Que faites-vous?
LE DROGMAN
C'est l'usage de la Perse \ et le premier devoir d'un courtisan est de s'incliner devant la favorite du prince. N'est-ce pas l'usage à la cour de Paris ?
(i) Ces mots signifient épouse et mère de sultan.
DE PERSE. ii3
MADAME FOLLEVILLE
Autrefois ; mais je iie conçois pas...
LE DROGMAN
Sultane, entre dans ce cabinet, et attends avec re.>ipcct les ordres de ton maître.
MADAME FOLLEVILLE, troublée.
Mon mari va venir , et l'usage en France...
LE DROGMAN
Silence et respect. ( // conduit madame Follevdle dans le cabinet; V ambassadeur la suit. ) Voilà une femme bien heureuse.