EUGÈNE, SOPHIE, CLÉNORD , GEORGET
CLÉNORD, à la cantonnade.
Air : On dit que Tpremier homme.
Mais c'est une extravagance , Je ne puis en conscience Céder à tant d'exigence ; Terminons tous ces débats.
Que tout le passé s'oublie , Qu'Eugène à d'autre s'allie , Comptez bien , je vous supplie , Que ma fille n'en veut pas.
GEORGET
Qu'avez- vous donc , monsieur?
CLÉNORD.
Retourne à ton jardin.
GEORGET
Tout le monde est de mauvaise humeur dans cette maison.
(Il sort).
SOPHIE
Vous paraissez en colère , pourquoi ?
i5o LE VIEUX
Vous le saurez, mademoiselle, mais je ne puis m'expliquer devant monsieur.
SOPHIE
Vous paraissez fàclié contre M. Eugène,
EUGÈNE
Je suis prêt à m'éloigner.
CLÉNORD.
Laissez-nous.
EUGÈNE sort et revient.
Monsieur , je voudrais connaître le motif de votre colère , pour l'adoucir s'il m'était possible.
CLÉNORD.
Eh bien ! restez, aussi-bien n'ètcs-vous pas la cause des torts de votre mère.
EUGÈNE
Des torts ?
CLÉNORD, appuyant.
Oui, monsieur, des torts, (^dvec ironie.) Elevés ensemble , vous avez appris de bonne heure à vous aimer , à vous estimer.
COQUET. i5i
SOPHIE
Oui 5 mou père , à nous estimer.
CLÉNORD.
Je me disais, on ne voit tant demaiis mallieureux que parce que l'intérêt fait tous les mariages.
C'est bien vrai.
CLÉNORD.
Mais , quand on s'est donné le temps de juger ses défauts , on apprend à les supporter.
Air du dieu des bonnes gens , de Be'ranger. L'amour souvent trahit uoli'e espérance, Et la sagesse y devrait prendre part; Dans le bel âge ou stitourdit d'avance Sur tous les maux qu'on découvre trop tard. Je vois partout que maint époux enrage , Au but, hélas ! tristement parvenus, Ils n'auraient poitïî formé leur mariage S'ils s'étaient mieux connus.
SOPHIE
Oui , mon père , vous avez raison.
CLÉNORD.
Aussi les mêmes maîtres ont présidé à votre éducation , et vous vous êtes même donné des leçons mutuelles.
i52 LE VIEUX
SOPHIE De bonnes leçons.
CLÉNORD.
Voire esprit , vos cœurs se sont formés en même temps , l'habitude, la douce linbitude de vous voir tous les jours , de vous parler à toute heure a dû vous attacher l'un à l'autre ; vous vous aimez.
SOPHIE, embarrassée.
Mon père.
CLÉNOPvD.
Vous vous aimez , j'en suis certain. EU bi.en ! un misérable intérêt vient renverser toutes mes espérances.
EUGÈNE
Expliquez-vous , monsieur ?
CLÉNORD.
Votre mère est si peu raisoniikble , que, lorsque je donne à ma Clle la moitié de ma fortune , elle exige' une dot plus considérable.
EUGENE
Elle ne m'a point prévenu de celte démarche.
CLÉNORD, à part.
Je le crois.
COQUET. i53
EUGENE
Se peut-il que ma mère?...
CLÉNORD.
Rien n'est plus vrai , monsieur ^ elle m'a même fait entendre que, malgré cet incident , elle ne tarderait pas à vous établir ; elle m'a parlé d'une riche héritière , de mademoiselle de Jarville.
EUGÈNE, vivement.
Je ne la connais , ni ne veux la connaître.
CLÉNORD, à part.
Bon.
EUGÈNE, de même.
J'aime , je respecte ma mère ; mais , pour me marier, je ne consulterai que mon cœur.
SOPHIE
M. Eugène a du caractère.
CLÉNORD.
Comme une semblable déclaration ne pouvait demeurer sans réponse; fai fort bien fait entendre à madame votre mère que ma fille aussi ne tarderait pas à s'établir, et que j'attendais aujourd'hui même un jeune homme fort intéressant.
i54 LE M EUX
SOPHIE, vivemenl.
Je ne veux pas me marier , mon père.
CLÉNORD, d'im airsffvère.
Mademoiselle...
SOPHIE
Permettez-moi de vous rappeler que vous m'avea promis de ne jamais me contraindre dans le choix de mon cœur.
CLÉNORD.
Il est vrai.
SOPHIE, regardant Eugène.
.Non , je n'épouserai jamais que celui que j'aimerai.
EUGÈNE
Vous pensez comme moi , mademoiselle.
SOPHIE
J'ai du caractère autant que vous , monsieur.
Je vous plains , mais je ne puis désormais vous recevoir chez, moi.
EUGÈNE, emu.
COQUET. . i55
SOPHIE, vivement.
Sans être mon rpoux , M. Eugène ne peut-il venir
ici?
CLÉNORD.
Non , mademoiselle.
SOPHIE
Je n'apprendrai donc plus la musique , mon père ?
EUGÈNE
Je ne recevrai donc plus de leçons de dessin ?
SOPHIE
M. Eugène était mon maître , vous le savez.
EUGÈNE
Mademoiselle enseignait avec un talent , une douceur.
SOPHIE
Monsieur étudiait avec une patience , une docilité. CLÉNORD, avec ironie.
Hé ! oui , je connais la douceur de votre caractère; je sais avec quelle bonté vous vous cédiez l'un à l'autre : monsieur , permettez-moi de vous accompagner.
EUGÈNE
Mademoiselle , comptez siu' le plus tendre souvenir.
i56 LE VIEUX
SOPHIE
Je ne vous oublierai point , monsieur , certainement.
EUGÈNE
Adieu , mademoiselle Sopliie.
SOPHIE
Adieu , monsieur Eugène.
CLÉNORD.
Venez . monsieur.
(Il sort avec Eagène.