SCÈNE III
IBELROSE, GERTRUDE, portant le tléjeurier ,
BRIGITTE dans le fond.
GERÏRUDE.
Monsieur le hussard , je vous apporte à déjeimer.
BELROSE.
Ah ! mademoiselle, c'est trop de bontés je ne
souffrirai pas... (// met le couuert.)
GERTRUDE
Croiriez-vous que ma sœur ne veut pas croire qu'un hussard soit aussi bien élevé que vous paraissez l'être.
BELROSE.
\ous me jugez peut-être avec trop d'indulgence.
GERTRUDE
A moins qu'elle ne vous entende elle-même , elle ne pourra se persuader qu'un hussard sache son be'nédicité.
BELROSE.
Je m'en vas le réciter. {A part. ) Cette côtelette a bien bonne mine. {Haut.) Beti'edicite , Dominas , nos et eu quœ sumus sumptiiri , benedicat dexieia Christi.
lu
BRIGITTE
AIj! le brave soldai! En vérité j'en suis émerveillée.
BELROSE, se levant.
Mademoiselle...
BRIGITTE
Ne vous dérangez pas... Tenez... voici un petit pot de confiture. Je le destinais au père Hilarion ; mais je suis enchantée de vous roffrir.
BELROSE.
De la confiture.... ali ! c'est trop.
GERTRUDE
Continnez votre déjeuner, et causons. Vous disiez donc que l'aumônier de votre régiment vous enseignait à remplir les devoirs de votre religion.
BELROSE.
Sans doute. C'est un digne homme. Permettez-omoi de boire à sa santé.*(// boit.)
BRIGITTE
Comment le nommez-vous "^
BELROSE.
Je l'ignore. Nous le nommons toujours « monsieur l'aumônier. »
ON LES HONORE. igS
GERTRUDE
ÎVe vous étonnez pas de noire curiosité -, un de nos neveux, beaucoup plus âgé que moi...
BRIGITTE
Eh! ma sœur, pourquoi toujours parler de votre âge ?... Je ne m'occupe jamais du mien.
BELROSE, à part.
Elle voudrait l'oublier peut-être.
BRIGITTE
N'avez-vous pas renoncé aux vanités humaines ? GERTRUDE.
Sans doute , ma soeur ; mais c'est pour donner à monsieur le hussard des renseigneinens positifs sur celui que nous cherchons à connaître. Je disais donc que nous avons un neveu aumônier dans un régiment.
BELROSE.
Celui dont je vous parle est un fort bel homme , de quarante ans à peu près j il a fait un congé dans un régiment de cavalerie, et il a été dragon, notre aumônier.
BRIGITTE, à pan.
C'est lui !
BELROSE.
C'est un prêtre enfin tel qu'il en faut aux soldats 5 toujours de bonne humeur , il se montre indulgent pour les petites fautes , et sévère pour les grandes,- rempli de bonté, de douceur, il fait aimer les devoirs qu'il prescrit, et le Dieu dont il est l'interprète. Il est savant , dit-on , et cependant on comprend toujours ce qu'il dit. Il n'emploie avec nous qu'un langage simple , clair , naturel j il ne nous fatigue pas par des sermons , mais il nous instruit par des comparaisons qu'il sait mettre à la portée de chacun , et son esprit est d'autant plus élevé qu'il a l'art de descendre jusqu'à nous. C'est parla reconnaissance qu'il nous force à l'estime , et qu'il échappe à tous les ridicules que les mauvais sujets de garnison ne manquent jamais de donner aux aumôniers. Pour moi 3e lui dois le peu que je vaux aujourd'hui. C'est lui qui m'a appris qu'il ne faut jamais abuser du droit de la force 5 que l'esprit de parti rend les hommes aveugles et médians , et qu'il n'y a plus de courage dans une action quand elle manque d'humanité. Enfin il est à la tète de notre enseignement mutuel, et c'est lui qui m'a appris mon bénédicité.
GERTRUDE
Voilà le portrait d'un honnête homni*-.
ON LES HOINORL. .97
BRIGITTE, secouant la tête Il y a bien quelque chose à redire... mais c'est un aumônier qui parle à des hussards.
BELROSE, vivement et avec chaleur.
Il n'y a rien à dire contre notre aumônier, mademoiselle 5 et je ne conseillerais à personne de l'attaquer... Belrose serait là , et tout le régiment encore. Ah ! si vous le connaissiez , mademoiselle Gertrude , vous seriez enchanté de son esprit, de ses manières. Mais que dis-je , vous le connaîtrez sans doute ; il aime à voir les habitans chez lesquels nous sommes logés j il faut entendre les belles choses qu'il dit à ce sujet ; comme il parle bien sur les devoii's réciproques de celui qui donne et de celui qui reçoit l'hospitalité,
GERTRUDE
Vous défendez l'aumônier du régiment , c'est bien , monsieur le hxissard.
BRIGITTE
Oui, oui , cela n'est pas mal.
BELROSE.
C'est qu'il faut ajouter encore à tontes les qualité.> de son esprit , toutes les qualités de son cœur ; il est humain... généreux... Quand un soldat a de la famille , et que le prêt ne suffit pas , il ne fait pas de-
sermons , il donne de l'argent ^ il ne prôehe pas sur la charité , il met la main à la poche. Les vieux soldats qui s'en vont dans l'autre monde , ou les jeunes qui arrivent dans celui-ci , le trouvent également au chevet de leur lit , il partage nos afflictions ou notre allégresse ; il assiste à tous Jes cnlerremens et à tous les baptêmes du régiment... Enfin... je bois encore à sa santé... [Use lève et boit. ) Et je ne vous dis pas tout encore. (Sa bouteille est vide. )
GERTRUDE
Parlez , monsieur le hussard , j'ai beaucoup de plaisir à vous entendre.
BELROSE.
Eh bien , quand nous célébrons la fête du roi , le colonel nous fait passer la pièce , et l'aumonier le vin de sa cave^ et, dans ces grandes occasions... je dis mes grâces.
BRIGITTE
Vous savez aussi vos grâces ; ma sœur, voici la clef de la cave, il nous reste une bouteille de Château- Margot, allez la chercher. ( Gertrude sort. ) Je veux avoir le plaisir d'entendre un hussard dire son béné-
BELROSE.
Je ne m'amuserai pas à vous détailler ça comme la ■harge en douze temps , et je vais vous défiler mon
chapelet... là... ea deux temps. Excusez, mafleiuoiselle Brigitte, il me reste encore quelques habitudes de corps- do-garde ; mais monsieur Taumônicr m» corrigera.