SCENE II
DUBRIAGE, L'AVOCAT.
L'AVOCAT
Eh bien ! monsieur Dubriage , comment vopt les muses ?
DUBRIAGE.
Elles sont toujours... fraîches et jolies , en dépit des auteurs qui les outragent , et des Midas qui les jugent.
L'AVOCAT
On m'a dit que vous me demandiez ; auriez-vous un procès , monsieur l'auteur ?
DUBRIAGE.
Eh! oui , monsieur l'avocat, j'ai un procès avec Thalie , et, pour le gagner, j'ai recours à vos lumières.
L'AVOCAT
Et vous me demandez une consultation.
DUBRIAGE.
Nofl pas une consultation comme avocat... je n'en ai pas besoin, Dieu merci... je n'ai pas de procès. Je vous consulte comme un ami des gens de lettres.... comme un homme d'esprit , un excellent juge. Oh !
DE SON MÉTIER. ixi
diable... je sais que vous avez de la faconde, du talent , et que vous ([uittez quelquefois la prose du barreau pour cueillir les lleurs du Parnasse.
L'AVOCAT
Vous me flattez,
Il ne faut pas rougir de ces inspirations. Palru faisait des vers , et ses plaidoyers n'en étaient pas plus mauvais. Je sais qu'on voit à Paris des auteurs honteux de Têtre^ mais il n'y a que des marquis... qui donnent dans ce travers... Et qu'en résulle-t-il?... On est fâché de les avoir applaudis comme poètes , on les siftle comme hommes d'état.
L'AVOCAT
Revenons à l'objet de votre visite.
DUBRIAGE.
Je fais une comédie , monsieur l'avocat : et , comme je ne ressemble pas à ces auteurs qui , dans l'impuissance où ils sont de peindre les mœurs nouvelles , ne font parler que des personnages de l'autre siècle, mon action se passe en iSig^elle commence le i5 septembre à huit heures du soir.
L'AVOCAT
J'approuve cette doctrine. La comédie à aveutu-
res , les ressemblances , les quiproquos , tout cela est bien usé , et n'est bon que pour faire rire les eufans.
DUBRIAGE.
C'est cela.
L'AVOCAT
Et quant au drame , je ne le crois bien placé qu'aux boulevarts.
DUBRIAGE.
Qu'il y reste.
Revenons à votre comédie. Quel est son litre ?
DUBRIAGE, hésitant.
Monsieur il ne faut pas moins que la baute
conGance que vous m'inspirez , et dont vous êtes digue, il est vrai, pour m'cngager à cette confidence.
L'AVOCAT
Vraiment... Prenez garde... vous me rappelez une excellente épigranimc. (licite.)
On m'a vole.... — Que je plains ton malheur!
— Mon grand ouvrage en vers... — Que je plains le voleur !
DUBRIAGE, à pari avec humour.
Comme ces avocats sont médians ! (Jlautcn liant.)
Je ne me trompais point quand je disais que vous aviez la tète meublée...
LAVOCAT.
De poésie.
DUBRIAGE.
Et d'épigrammes. Mais, puisque vous êtes versé dans la littérature moderne , vous conviendrez que notre sièele n'est pas inventif, et qu'on trouve au Parnasse beaucoup de fripiers et quelques voleurs.
L'AVOCAT
Et même des avares.
L'observation est juste. L'autre jour je rencontre un de mes confrères en vaudevilles.... Je lui trou^e un air inquiet, affligé même.... Qu'avcz-vous .^ lui dis-je. — Vous voyez en moi le plus malheureux de tous les hommes , me dit-il en pleurant. Je suis un pauvre diable condamné à boire par jour une bouteille du meilleur vin de Laffite. — Je vous plains. — A ne manger que de la volaille succulente , et du poisson le plus friand et le plus léger. — Pauvre homme ! Et qui vous a réduit à cette fâcheuse position.^— Mon médecin. Le luxe se fourre partout, et pour entretenir ma santé , mon docteur ruine ma bourse. — Voyez-vous.... — Et vous remarquerez
224 CHACUiN VIT
que cet homme n'a point d'enfant , et possède plus de deux cent mille francs qu'il fait valoir... Dieu sait comme... C'est le plus grand usurier de Paris...
L'AVOCAT
Voilà un homme de lettres fort estimahle ! . . . DUP.RIAGE.
Ajoutez... et un journaliste bien désintéressé. On dit que certain solliciteur ferait l'éloge de la peste , si la peste donnait des emplois 5 eh bien ! ce journaliste écrirait que telle princesse de tragédie vaut mieux que la Clairon , si la princesse lui graissait la pâte....
L'AVOCAT
Revenons au titre de votre comédie.
DURRIAGE.
Mon litre est celui-ci : Le MaHemhanassé. Voici ce que c'est : M, LalTecté, grand inspecteur du bois de Boulogne , et autres , a épousé , en premières noces, Marguerite-Eulalienée Beinard... il y a incoûipatibilité d'humeur entre ces deux personnages... ou en vient à une rupture, à une séparation. Ladite Bernard demande la restitution de sa dot, de son douaire, de son trousseau : le mari est fort embarrassé , comme vous vovez... 11 consulte un avocat, et c'est pour bien exécuter cette scène que j'ai besoin de vos lumières aUn d'employer les mots techniques , de con-
DE SON MÉTIER. a^a
nailre la forme à remplir , et tous les termes de chicane , des us et coutumes. Nous allons essayea' cette scène.
L'AVOCAT
Volontiers.
DUBRIAGE, à part.
L'avocat est dedans. ( // se rvtire au fond du tliéâtre ^ et fait une profonde révérence. )
L'AVOCAT
Pourquoi saluez-vous si bas ?
DUBRIAGE.
C'est que j'ai besoin de vous je connais nos
mœurs. (Il cl/ange de ton , et fait le mari.) Monsieur, vous voyez en moi un mari fort embarrassé. Je me nomme Joseph LafFecté. J'ai à me plaindre de ma. femme.
L'AVOCAT
Et quel genre de plainte pouvez-vous former contre elle ?
DUBRIAGE.
Elle est gourmande et coquette.
J'entends 5 vous en êtes fatigué ?
DUBRIAGE.
Oui, monsieur, je le suis. { Il s interrompt et écrit 11. i5
sur ses tablettes. ) Je le suis... Voilà un petit jeu dr mots qui n'est pas mal.
L'AVOCAT
Il est bien usé , monsieur Dubiiage.
DUBRIAGE.
Continuons. ( Il joue la comédie. ) Je viens vous consulter , monsieur, sur les moyens que je pourrais employer pour me séparer d'une femme qui fait le tourment de mon existence.
L'AVOCAT
Etes-vous en communauté de biens ?
DUBRIAGE.
Non 5 monsieur 5 nous vivons sous le régime dotal...
L'AVOCAT
Et vous croyez que Votre femme vous trompe ? DUBRIAGE.
Nous vivions sous la coutume de Paris. ..(^yo/^//f.) Encore un trait , à merveille -, je m'en souviendrai.
L'AVOCAT
Que diable , monsieur l'auteur , songez à votre rôle.
DUBRIAGE.
Le génie a des distractions... voyez-vous...
L'AVOCAT
Oui , je vois que les poètes sont uu peu fous.
DUBRIAGE,àpart.
Pas si fous ! . . .
L'AVOCAT
Il parait , d'après la confidence que vous venez de me faire , que vous êtes décidé à vous séparer de votre femme.
DUBRIAGE.
Très-décidé.
L'AVOCAT
Eh bien ! il faut l'attaquer eu séparation de corps et de biens.
DUBRIAGE.
De corps , oui 5 mais de biens... non.
L'AVOCAT
Que voulez-vous dire ?
DUBRIAGE.
Je dis , monsieur, que je voudrais renvoyer la femme , et garder la dot.
L'AVOCAT
Cela n'est pas possible.
Mais sa dot se compose d'un trousseau qu'elle a usé depuis plus de trente ans.
L'AVOCAT
N'importe.
DUBRIAGE.
Mais si je lui rendais son trousseau , elle n'en voudrait pas -, ce sont des pretintailles , des robes à paniers , des guimpes.... Tout cela n'est plus de mode.
L'AVOCAT
Mais l'argent de l'estimation a toujours cours , et il faudra le rendre.
DUBRIAGE.
Rendre l'argent j'aimerais mieux garder la
femme.
L'AVOCAT
La dot des femmes rentre dans les hypothèques légales 5 et , puisque vous voulez peindre les mœurs d'une manière naturelle , il faut diie ce qui est , et ne pas inventer ce qui n'est pas.
DUBRIAGE.
Je veux du naturel , sans doute. Mais il faut de l'effet. ... et c'est une nature morte que nous venons d'exécuter là.
LAVOCAT.
Qu'enlendcz-vous par ces paroles ?
J'entends qu'il est bon de rencontrer dans le monde des avocats honnêtes gens.... Mais les honnêtes gens ne sont pas dramatiques , et Ton rit à la scène de ceux qui nous ruinent au barreau... Rappelez-vous l'efTet que produisent toujours au théâtre les procureurs Sangsue et Brigaudeau.
L'AVOCAT
Ce sont des coquins qui n'existent plus aujourd'hui.
DUBRIAGE.
Eu êtes- vous sur ? Tenez , monsieur Dalmon , recommençons la scène, et donnez-moi quelques-uns de ces conseils de vieux procureurs normands j j'en tirerai plus de parti.
L'AVOCAT
Mais, votre mari embarrassé, votre principal personnage , est donc un malhonnête homme ?
DUBRIAGE.
Non pas 5 mais c'est un homme adroit.
L'AVOCAT
C'est à peu près la même chose , prenez-y garde.
DUBRIAGE.
Oh! c'est bien difï'érent... Tenez , je recommence la scène... Je suis un mari désespéré... (// retourne sa perruque , fait de grands gestes , et joue le déses-. poir. ) Ah ! monsieur l'avocat , vous voyez un mari furieux. J'ai été battu.
Par qui ?
Par ma femme.
L'AVOCAT
Injures et sévices , article 4 du Code civil , celî\ est prévu.
DUBRIAGE.
A la bonne heure.
L'AVOCAT
Adressez votre plainte au juge de paix.
DUBRIAGE.
Et vous croyez que le juge de paix empêchera la guerre dans mon ménage ?
L'AVOCAT
Non, mais c'est la forme 5 il s'ensuivra un procès verbal de non-conciliation... Mais quelles sortes d'injures vous a adressées votre femme ?
DE SON METIER. aSi
DUBRIAGE, vivement et s'oubliant.
Elle m'a dit que j'étais un mauvais poëte.
L'AVOCAT
Comment ! est-ce que votre mari embarrassé fait aussi des vers?...
DUBRIAGE, àpart.
Je m'oublie. . . ( Haut. ) Eh ! qui ne fait pas des vers aujourd'hui ?
Je conçois 5 mais ces sortes d'injures ne constituent pas le sévi ce... Il faut des termes plus durs...
DUBRIAGE.
Si ma femme m'appelait avare , cela suffirait-il ?
L'AVOCAT
C'est trop peu.
DUBRIAGE.
Coquin , par exemple ?
L'AVOCAT
Coquin... cela est bon , et le corps du délit commencerait là... Mais, si elle vous battait, cela iraiî bien mieux.
23a CHACUN VIT
DUBRIAGE.
Comment ! la loi punit les femmes qui battent leurs maris ?
L'AVOCAT
Sans doute.
DUBRIAGE, s'oubliant.
Cela est excellent , je vais me faire rosser par madame Dubriage.
L'AVOCAT
Que dites-vous là ?....
DUBRIAGE, revenant à lui.
Je me trompe , je vovilais dire que je veux me faire rosser par Marguerite Eulalie , née Bernard.
L'AVOCAT
En vérité, mon cher Dubriage , vous jouez votre scène avec tant de naturel qu'on serait tenté de croire que vous éprouvez ce que vous dites , que vous parlez pour votre compte.
DUBRIAGE.
C'est que je ne joue pas mal la comédie , pour un amateur... Qu'en dites- vous .'^
L'AVOCAT
Très-bien.
DUBRIAGE.
Après le procès verbal de non-conciliation , que faudra-t-il faire ?
L'AVOCAT
Vous ferez assigner votre femme , et vous comparaîtrez avec elle chez monsieur le président du tribunal de première instance... Il vous fera un discours , et vous engagera à vous réconcilier...
DUBRIAGE.
Je n'entendrai rien.
L'AVOCAT
Alors vous plaiderez- et , si votre femme est coudamnée , vous ne serez tenu qu'à lui payer une pension alimentaire.
Une petite pension ! C'est très-bien , et combien tout cela coûtera- t-il .''...
L'AVOCAT
Les fiais pourront bien se monter à trois mille francs.
DUBRIAGE.
Ma femme les paiera ?
L'AVOCAT
Les vacances des avoués , et les consultations d'avocat demeureront à votre charge.
a34 CHACUN VIT
DUBRIAGE, avec une ironie dëgoise'e.
Les consultations d'avocat , dites-vous ? cela m'in-» quiète peu... , et d'ailleurs c'est une bagatelle.
LAVOCAT.
Cela est encore assez cher. . . Tenez , je reçois chez moi , je donne des fêtes.. J'oblige quelquefois les artistes... Mais , pour les consultations , je suis inexorable ; il faut que chacun vive de son métier , et je ne ferais pas une consultation pour le meilleur de mes amis à moins de dix louis.
DUBRIAGE.
Je vous en souhaite , monsieur l'avocat, et je crois que vous n'en manquez pas , car vous êtes d'un excellent conseil. Voyons si je n'oublie rien. Primo , se faire injurier ou battre par sa femme 5 secundo , plainte chez le juge de paix ,• tertio , procès verbal de non-conciliation ; quarto , discours amphigourique de M. le président ; voilà mon affaire , et le but de ma scène est rempli ^ il ne me reste plus qu'à ne pas abuser plus long-temps de votre extrême complais sauce , et à vous faire mon humble révérence. ( A part. ) Comme il est dupe , ce cher avocat.
L'AVOCAT, l'accompagnant.
Sans adieu , monsieur l'auteur -, nous irons voir
votre mari embarrassé.
(Dubriage sort. )
UN DOMESTIQUE
Une dame fort en colère est dans votre antichani-> bre , et demande à vous parler sur-le-champ.