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SCÈNE IV

Les mêmes, PICARD.

PICARD

Ah! madame, un événement bien fâcheux vient d'avoir lieu près de votre château ^ la compagnie qui nous arrive était dans un char-à-bancs.... il a versé.

LE COMTE

Versé!...

PICARD

Personne n'est blessé , heureusement.

MADAME DE BOURGEVAL.

Et mon mari ?

PICARD

Témoin de cet accident , il a couru en s'écriant.... Oh ! que les cochers sont maladroits depuis ia révolution.

LE COMTE

Dans l'ancien régime , cela ne serait pas arrivé ! PICARD.

C'est ce qu'a dit mon maître 5 et, avec cette vivacité que vous lui connaissez, il a replacé tout son monde dans le char-à-bancs ,... et il le conduit luimême.

28o LA FORCE

LE COMTE, souriant.

Quel excès de complaisance !

PICARD

Tenez.... le voyez-vous.^ (On distingue à tfai'crf les fenêtres ouvertes le chai-à-bancs , et M. Cliristophe sur le siège. )

LE COMTE

Comme il se tient bien sur ce siège, M. Cliristophe, on dirait qu'il n'a fait que cela toute sa vie. Mais que vois-je.!' J'aperçois un nouveau convive.

MADAME DE BOURGEVAL.

C'est l'abbé Dorimon , la fleur des ultras.

LE COMTE- Dites donc le plus mécluint des journalistes.

MADAME DE BOURGEVAL.

LE COMTE

C'est un bavard de salon. Dans le Marais , c'est un abbé j au faubourg Saint-Germain, c'est l'écrivain du parti 5 mondain avec les filles , dévot avi c b •> dguairières , il remplit à merveille son double pci sonnage. Sa réputation littéraire a commencé pai' de

DE L'HARITLlJi:. -.Si

petits extraits de romans, et sa réputation parmi les honnêtes gens vient des injures qu'il n'a cessé dadrcsser à Voltaire et à tous les philosophes. 11 prêche le désintéressement, la fidélité^ et, dans les cent jours, il a fait cent sottises. Il se moque de ceux qui ont perdu leurs places : mais il a toujours gardé la sienne. Son ton est tour à tour grivois et mystique. Il n'a pas conservé un ami^ c'est un homme difficile à vivre. Sensuel comme un homme d'église , il court les dîners ; audacieux comme un auteur de feuilleton , il court les spectacles. Il est de toutes les cérémonies religieuses, et n'a jamais manqué une première représentation. Enfin il nous rappelle ce qu'a dit Voltaire au sujet de ce bon abbé Pellegrin :

Qui , chrétien le matin , et le soir idolàli-e , Déjeunait de l'autel et soupait du théâtre.

MADAME DF BOURGEVAL.

Comme vous le traitez.

LE COMTE

Oh ! parbleu , je lui en veux : il a critique le roman d'une belle dame de ma connaissance; c'est fort mal pour un abbé. Puisque ce monsieur est si pur et si orthodoxe , qu'il récite sonbréviaire etqu'il ne s'avise pas de trouver mauvais les ouvrages d'une jolie femme.

MADAME DE BOURGEVAL.

Tous nous di'fewdez , c'est fort bien.

■2^'î LA FORCE

LE COMTE

C'est qu'une jolie femme est ce qu'il y a de mieux dans la nature, madame de Bourgeval mais pardon , ce petit abbé me met en colère , et me fait peutêtre oublier cette politesse exquise, dont vous nous donnez l'exemple.

MADAME DE BOURGEVAL.

Monsieur le comte...

LE COMTE

Je suis outré , malgré moi -, car enfin quand on possède une fortune et un nom comme celui de Bourgeval -, quand on voit ce qu'il y a de mieux dans Paris, on doit faire attention aux gens que l'on reçoit. Un ridicule est bien vite attrapé ^ il ne faut pas beaucoup courir pour cela.

MADAME DE BOURGEVAL.

C'est ce que je dis tous les jours à M. de Bourgeval... mais il est si bon... si bon, qu'il oublie sa naissance.

LE COMTE

Oui, madame, il l'oublie totalement — et vous aussi peut-être , permettez-moi de vous le dire.

MADAME DE BOURGEVAL.

Que voulez-vous ? je ne suis pas Cère moi , et

vs'il fallait demander à chacun ce qu'il a été autrefois... il y aurait de fameux mécomptes, et la société deviendrait bien morose...

LE COMTE

C'est cela.

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