LE C05ITE , MADAME DE BOURGEVAL
LE COMTE, feignant d'être triste.
Je demande mille pardons à madame de Bourgeval, elle me trouvera bien triste aujourd'hui.
MADAME DE BOURGEVAL.
Que vous est-il donc arrivé , monsieur le comte ?
LE COMTE
Un événement bien malheureux , quoiqu'il ne soit pas extraordinaire. {Il soupire.) J'aime la danse, madame de Bourgeval.
MADAME DE BOURGEVAL.
Eh bien ! c'est la passion des gens de qualité , et j'ai connu un très-grand personnage qui eu faisait son II. 18
occupation particulière ; aussi les danseuses de l'Opéra disaient de lui , c'est un grand seigneur ; mais il a de l'esprit , il raisonne bien la danse.
LE COMTE, à part.
Nous y voilà. (^Haut, après un soupir. ) J'aime la danse , madame de Bourgeval , mais les danseuses !..
MADAME DE BOURGEVAL.
Il en est de fort aimables , dit-on.
LE COÎVTÎE.
Hélas ! qui peut rendre le prestige qui marche à leur suite ^ la tragédie est belle sans doute , la comédie a mille attraits , j'en conviens \ une voix touchante nous pénètre , il est vrai 5 mais Thalie , Melpomène , Polvranie doivent céder le pas à Terpsichore 5 c'est sous les traits de Flore ou de Psyché qu'une femme est vraiment séduisante , c'est par tout ce qu'elle montie , que le peu qu'elle cache excite plus vivement notre curiosité ! Quel aimable abandon ! quelle grâce légère ! quelle pose voluptueuse ! Ah ! madame de Bourgeval , comment résister à une glissade bien faite , à un jeté battu moelleux , à un rond de jambe gracieux. ( // les imite., et s'amuse de tintérct que madame Bourgei^al prend à sa description. )
MADAME DE BOURGEVAL, cnirainée.
A une altitude académique. ( Eîîesç pose. )
LE COMTE
C'est cela.
MADAME DE BOURGEVAL, se donnant des airs de danseuse. A un bras Lien arrondi ! ( Elle se dessine. ) LE COMTE , avec un ravissement comique.
Ali ! madame de Bourgeval , l'aimable altitude que vous venez d'essayer, ce lerre-à-terre me porte au ciel, il me rappelle un souvenir bien doux...., et, sans vous olïenser , madame , il m'a toujours attiré vers vous.
MADAME DE BOURGEVAL.
Quel est ce souvenir ?
LE COMTE
11 y a plus de cinq ans que j'ai remarqué à l'Opéra une très-jolie danseuse qui osait se permettre de ressembler à madame de Bourgeval.
MADAME DE BOURGEVAL.
Cela me surprend peu , ce sont des jeux de la nature qui se plait à confondre les rangs par la ressemblance des visages.
LE COMTE
Sans doute , une danseuse peut ressembler à une grande dame , car j'ai connu des grandes dames qui ressemblaient à des danseuses.
MADAME DE liOURGEVAL, rinlerrompanl
Revenons à voire chagrin.
LE COMTE
Eh bien ! madame , par suite de mon assiduité au grand Opéra, et de mon goût pour la danse , je me suis permis de présenter mes hommages à mademoiselle ÉHska. . Mon intendant avait pris avec elle des arrangemensqui paraissaient lui convenir... je croyais être heureux -, mais hélas ! à la dernière répétition du ballet nouveau... Vous savez que ces répétitions généi'ales sont, pour les danseuses , un moment de triomphe , et que c'est là qu'elles aiment à déployer leur luxe et leur parure.
MADAME DE BOURGEVAL, avec distraction.
Oui , monsieur , je le sais.
LE COMTE
Eh bien ! à cette fatale répétition je me suis aperçu qu Éliska avait un collier de diamaus... de façon anglaise, et j'ai su qu'elle avait été chez l'ambassadeur de cette nation solliciter un engagement pour le grand Opéra de Londres. Que pensez-vous de tout cela , madame de Bourgeval ?
MADAME DE BOURGEVAL.
Vous voulez rire , monsieur le comte.
LE COMTE
I^on , qu'en pensez-vous , sérieusement ?
MADAME DE BOURGEVAL.
Je pense que mademoiselle Eliska , fatiguée des pas de deux, a voulu s'essayer dans un pas de trois.
LE COMTE, à part.
Un pas de trois... c'est bien une danseuse.
MADAME DE BOURGEVAL.
Ces dames, par état, doivent changer de main quelquefois 5 elles perdent et retrouvent leur cavalier, et les contredanses modernes les forcent à essayer de nouvelles figures.
LE COMTE, à part.
Quel jargon de danseuse!... {Haut en soupirant.) Est-ce ainsi que vous me consolez ?
MADAME DE BOURGEVAL.
Votre chagrin n'est qu'une plaisanterie , vous n'êtes pas sérieusement amoureux.
LE COMTE
Je commençais a le devenir , madame 5 et , ce qui vous surprendra peut-être , c'est que la petite me donnait des leçons... de danse. Elle m'apprenait la
barcarolle du Carnaval de Venise. {Il chante et danse.) Comme ça... voyez... là , là, là , là, là, là , là.
MADAME DE BOURGEVAL, l'observant avec attention.
Pas mal , pas mal... seulement les pieds un peu plus en dehors... el les pointes plus basses... {Elle chante et danse le même pas.) Là, là, là, là.
LE COMTE
Parfait, délicieux, ravissant.... Ah! madame de Bourgeval , pour consoler un amant malheureux , daignez figurer un moment avec moi.
MADAME DE BOURGEVAL.
Quelle folie !
LE COMTE
Nous sommes à la campagne, et j'ai bien du chagrin. Là , là , là , là. Je crois que j'en mourrai. Là , là là , là. {Il danse , madame de Bourgeval ensuite , et celle-ci passe un entrechat à six. )
LE COMTE, à part.
Quelle ancienne vigueur ! Oh ! pour le coup je n'en doute plus. ( Ils dansent. )