SCÈNE PREMIÈRE
Le théâtre représente un salon de campagne.
VERMENT, SOPHIE.
SOPHIE
V OTiiE projet est bien extravagant.
VERMENT.
Il réussira. Trois originaux me disputent votre main 5 en faisant connaître leur ridicule à iM. de Valisanne, votre tuteur , nous détruirons l'obstacle qui s'oppose à notre mariage. Secondez-moi , et nous lui prouverons la justesse de ce proverbe : Lhomme propose , et la femme dispose.
s 10 L'HOMME PROPOSE,
Mais s'il allait nous reconnaître...
VERMENT.
A peine il vous a vu ; je ne lui ai encore rendu qu'une visite : ainsi tout nous favorise , et nous allons lui donner une idée des originaux auxquels il me sacrifie. Je me sens capable de les jouer tous les trois.
SOPHIE
Vous les connaissez donc ?
VERMENT.
Beaucoup, et M. de Yalisanne ne les a jamais vus. Le premier se nomme d'Omnes : c'est un amateur de tous les arts, un homme qui parle de tout.
SOPHIE
Et ({ui ne sait rien.
VERMENT.
Il cultive à la fois , la musique , la danse , la peinture, la poésie. 11 s'est déclaré le partisan du romantique. On dit même qu'une jeune veuve, Is belle de Rossoline , séduite par cette nouvelle littéra ture , se montre passionnée pour le vieux professeur
enre a-
ET LA FEMME DISPOSE. 3it
SOPHIE
Je me charge de ce personnage ; c'est moi qui jouerai la femme romantique et sentimentale. (^EUe imite les femmes romanesques. ) Je vais prendre
quelques plaisirs à essayer les peines de l'avenir
et, portée sur les ailes de l'imagination, m'égarer dans le vague... m'appuyer sur le néant, et jouer... la vierge du désert.
VERMEST.
C'est cela.
SOPHIE
Quant à M. d'Omnes...
VERMENT.
C'est une espèce de fou ; deux fois il a présidé la société des arts , des belles-lettres et d'agriculture de son endroit. Il donne de petites fêtes économiques, il chante tous les faits mémorables de l'année. Dès qu'un personnage traverse la commune qu'il habite, c'est toujours lui qui le harangue à son passage. Il fait des vers pour les jolies femmes , des discours pour les sous-préfets, des distiques pour les arcs de triomphe -, et , pour compléter ces ridicules , il est romantique , c'est-à-dire qu'il préfère la littérature étrangère à celle de son pays-, c'est un homme qu'il faut immoler à la risée publique.
Am , Mon honneur dit que je serais coupable. Dans ce projet mon goût me favorise, Je défendrai mes poètes chéris.
Glaces du nord, brouillards de la Tamise , N'approchez point nos rivages fleuris.
Dans tous les temps ayons l'âme française, Et , dans les arts unis de sentimens, N'acceptons plus la marchandise anglaise, El repoussons les drames allemands.
Votre second prétendu se nomme M. Soiiplel 5 l'habitude des révérences lui donne une forme circulaire. C'est un homme qui a eu l'art de se maintenir en place dans toutes les révolutions 5 je ne le ménagerai pas. Mon troisième rival se nomme Benjamin Poupon. C'est un jeune provençal , fier d'uue place de novice timonier sur les vaisseaux de l'état , il se croit un personnage. Il paraît tout glorieux d'un séjour de six mois dans la capitale. La nature en avait fait une bête, Paris en a fait un sot. Mais j'entends un bruit de chasse , c'est M. de Valisaune. Je vais m'habiller. {Il sort.)
ET LA FEMME DISPOSE. 3r3