Proverbes dramatiques
Li VRER mes Proverbes à l’impression sans les accompagner d’une Préface, ce serait agir comme ces pères indilférens qui abandonnent leurs enfans dès leurs premiers pas dans le monde. Si du moins ils paraissaient sous un nom déjà connu dans les lettres J je serais moins inquiet sur leur sort ; on sait quelle est aujourd’hui la puis-
PREFACD.
sance d’iiii nom. Comment donc faire pour leur préparer un accueil indulgent ? Il me semble que le moyen le plus simple est de raconter au lecteur ( si j’en ai ) les circonstances qui m’ont déterminé à les composeï*.
Je me trouvais pendant l’automne dans le château de maître de ce château
use iiobiément d’une grande fortune : on devine qu i! a beaucoup d’amis. Aussi la réunion était-elle nombreuse. Chacun , avec cette conbance qu’inspirent des hôtes aimables, se livrait à ses goûts. On chassait, un péchait, on se promenait à pied, à cheval , en calèche. Mais la belle saison passait , et nous touchions au moment
Où Pomone, en pleurant, effeuille sa couronne.
Déjà les promenades étaient rares- et courtes, les chasseurs les plus intrépides rentraient de bonne heure pour se presser
HKÉFACE.
autour tlu foyer, et uu vieil ami de la maison avait ressenti des atteintes de rhumatisme en pêchant à la ligne. '
Pour abréger les soirées devenues longùes, les personnages les plus graves se mettaient au jeu , tandis que dans la partie la plus reculée du salon on tâchait de se persuader ({u’on s’amusait en jouant à Pigeon-Voie et au chevalier Cornard.
Dans l’une de ces soirées où l’ennui se glissait paisiblement 5 un jeune avocat se leva vivement , et dit d’un air inspiré ; « Savez-vous ce que nous devrions faire ? ■ — Non. — Jouons la comédie. Rien n’occupe , n’intéresse davantage. Des rôles à apprendre, à étudier, à répéter, la faculté de se métamorphoser à son gré en tel ou tel personnage*; les applaudissemens, cette manne du ciel qui vivifie l’acteur , tout est plaisir , jusqu’au choix des costumes , — et de la toilette , s’écrièrent les dames ; c’est charmant,
PEÉFACE.
jouons la comédie. » Et tout le monde de répéter : Jouons la comédie!
Ces acclamations furent si vives que les joueurs suspendirent leurs parties. Que vous arrive-t-il, dit M. de — Nous
allons jouer la comédie. — C’est à merveille ; mais il vous faut un théâtre.— Nous en étal)lirons un dans l’orangerie. — Non pas , s’il vous plaît, mes orangers ne s’en arrangeraient pas. — Hé bien , partout ailleurs ; dans l’ancienne serre, par exemple. — Soit, dans l’ancienne serre. Et qui le construira ? — Un maçon, un menuisier 5 on en trouve partout. Le vitrier du village peindra les décorations , nous le dirigerons, et tout sera fini dans quelques jours. »
Cette première difficulté à peu près levée, il s’en présenta d’autres. Il s’agissait des pièces à monter. Notre jeune avocat voulait que , puisant à la meilleure source , on les prît dans le répertoire du Theatre-
ITtÉFACE .
IK
Français. Un virtuose penchait pour l’On péra-Goniique. On n’avait pas d’orchestre ; on pouvait, à la vérité, y suppléer par un piano, mais personne n’accompagnait à la partition. Quelqu’un proposa, comme Mezzo termine , de jouer le vaudeville. On hésitait; tout le monde ne chante pas, tandis que tout le monde parle, et chacun voulait s’amuser.
Sans s’étre entendu sur ce point, on parla de la distribution des emplois ; on ne s'entendit pas davantage. C’était à qui se dispenserait des rôles accessoires. On avait compté sur Emilie de B’’"’"’ pour jouer les jeunes amoureuses. M'**' deB"’’’"' qui écoiitait avec inquiétude , dit froidement que •sa fille se tirerait fort mal de cet emploi. Un jeune cousin qui s’était empressé de retenir les amoureux , détourna la tête et se mordit les lèvres. Les jeunes personnes baissèrent les yeux; aucune d’elles n’était
PRÉFACE
tentëe d’accepter un emploi que de venait de refuser pour sa fille.
« Vous voilà bien embarrasses, mes etilàns, dit M. de en souriant avec bonté, laissez-moi faire, je me charge de levët toutes les difficultés. » Puis tendant la main à droite et à gauche : « Bonsoir, bonne nuit, mes amis, dormez bien, si vous pouvez; je vous promets que nous jouerons la comédie ; mais , jeunes gens , laissez-nous quelquefois diriger vos plaisirs, si vous voulez qu’ils soient sans regrets. »
Il ne restait plus au salon que M. et lyjrae B^^^, le vieil ami et moi. Pour faire assister le lecteur à notre délibération , je vais lui rapporter fidèlement le dialogue qui s’établit entre nous :
M. DE B
Hé bien! que pensez-vous du projet de nos jeunes gens ?
PRÉFACE
XT
LE VIEIL ÀMI.
Moi , je le trouve tout naturel.
MADAME DE
Gomment , naturel ?
LE VIEIL AMI
Oui, naturel est le mot. Nous naissons avee le goût de la come'die ; il anime les premiers jeux de notre enfance. Dans ces jeux qu on aime tant à se rappeler , surtout au déclin de la vie , nous imaginons une action dramatique , nous nous en distribuons les rôles, et selon notre instinct, préludant déjà aux grandes scènes du monde, nous jouons au Soldat ou à la Chapelle.
M. DE b''''''.
C’est bien cela, mon ami.
LE VIEIL AMI
Ce goût se développe avec nous. L’esprit