SCENE IV
FLORBEL.
Vous ae m'entendez pas.'
Et pourquoi voulez-vous être plus généreux envers sa famille qu'il ne l'a été lui-même ? Qui vous dit qu'il* n'était pas mécSntent de ses parens, et que, s'il n'eut pas testé en votre faveur, son intention n'était pas de laisser son bien à quelque établissement pu« blic, plutôt que d'enrichir des héritiers dont il avait à se plaindre?
Si vous vouliez m'entendre.
L'AVOCAT
Étrange bizarrerie du cœur humain ! Cet homme que vous avez soustrait à la malveillance pendant sa vie, mort, vous voulez le perdre. En effet, n'est-ce pas blâmer sa conduite que de vouloir la rectifier? Vos intentions peuvent être pures, j'aime à me le persuader; mais de tout autre que je ne connaîtrais pas aussi bien que je vous conna^is, je serais porté à croire, et tous les hommes sensés avec moi, que ce désintéressement ridicule n'est dans le fond qu'une jactance de probité.
FLORBEL.
Ce n'est rien de tout cela; je n'ai jamais rien affecté de ma vie. Ce qui m'arrête dans ce moment-ci, et dont je suis honteux moi-même , c'est la crainte des propos.
L'AVOCAT, avec feu.
Des propos ! voilà une plaisante objection contre
des intérêts aussi majeurs. Qu\est-cç que des prcjTpos, et pourquoi vous souciez- vcfus des prçpos? D'ailleurs, tout n'est-îl pas propos?, Voyez une femme qui i^çut marier ses filles ; que fait-elle contre les autres filles à marier? Des propos. Des nommés qiii postulent un même emploi ne font-ils pas des {propos pour is*exclure les uns les autres? Les amis font des propos contre leurs amis, les maris-contre leurs femmes^ les femmes contre leurs maris. Chaque heupe, chaque moment y chaque minute voit naître des milliei^ de propos qui s'évanouissent pour faire place à d'autres. IL y a long-temps qu'oii n'attache plus d'importance à tout cela. C'est ime monnaie courant^ que tout le monde donne et reçoit à son tour. Le type a beau changer, la matière restera toujours la même. C'est un bonheur, c'est un malheur, c'est tout ce que vous voudrez ; mais vous n'empêcherez rien à cela. £t nous, monsieur, nous autres hommes de loi, que deviendrions - nous sans les propos?^ Avec eux nous trompons la justice, nous rendons bonne la plus mauvaise cause, et vice versa. Que d'avocats, que de procureurs sans pain, si Toq ne faisait plus de propos.! Je ne parle pas pour moi; car je ne puise mes moyens de défense que dans le fond de l'affaire dont je suis chargé; et encore ce fond de l'affaire n'est -il autre chose que des propos.
FLORBEL.
 quel déluge de calomnies cependant je dois m'attendre, si je persiste à poursuivre ce procès!
9CBNE IV. - dis
L'AVOCAT
Ah! vous redoutez ce qu'on dira si vous plaidez; mais avez-vous prévu ce qu'on inventera ,si vous ne plaidez pas? On assurera que vous vous êtes empressé d'entrer en arrangement dans la crainte d'un procès criminel oui, monsieur, d'un procès criminel. Testament faox, signature contrefaite, notaire gagné , codicille soustrait ; que sais-je même si l'on ne finira pas par attribuer cet arrangement à la faiblesse de votre caractère? Alors, monsieur, alors chacun vous intentera un procès pour tirer quelque chose de vous. C'est, à qui vous déchirera ,
vous harcellera , vous ruinera et tout cela, pour
n'avoir pas voulu soutenir votre bon droit dans cette affaire.
FLORBEL.
Vous poussez les choses un peu loin.
L'AVOCAT
Enfin,, monsieur, il serait temps de prendre une décision. J'ai quitté Paris pour vous; voilà cinq jours que je suis ici; votre procès doit se juger demain ; voyez ce que vous voulez faire. Je ne vous adresse pas de reproches; mais je pourrais vous faire observer qu'il y a bien de la légèreté à m'avoir déplacé, si vous voulez en rester là.
FLORBEL.
Je suis un enfant , vous avez raison , et en définitive nous plaiderons.
L'AVOCAT
Mais c'est qu'il n'y a pas à hésiter ; vous ferez ,