‹ Proverbes dramatiques (volume 2)Chapitre 224 sur 247 · SCENE XI Y · texte numérisé non relu

SCENE XI Y

M. DE ROCHERON.

C'est que j'ai à vous confier une chose qu'il est de la dernière conséquence de ne pas divulguer, et sur laquelle je ne me suis décidé à vous consulter qu'après m'être bien assuré que vous étiez le plus honnête homme du monde, et le jurisconsulte le pliis habile que l'on connaisse. Ces deux conditions sont essentielles pour une affaire très-fâcheuse dont je désire bien que vous puissiez me tirer.

M. PARTOUT

Monsieur, avec l'aide du ciel , peut-être y parviendrons-nous. Quelle «est cette affaire?

M. DE ROGHEROn , après avoir regarde de tocu côte's.

Monsieur, je me nomme monsieur Prudent; j'ai fait, pendant vingt-cinq ans, le commerce avec assez de bonheur pour acquéfir une fortune qui me suffit. J'ai épousé, il y a quinze ans, une femme fort aimable, mais qui se trouve en partie cause du malheur qui m'arrive aujourd'hui. Elle avait un fils du premier lit.

M. PARTOUT

Ce fils est un mauvais sujet?

M. DE ROCHERON.

Le ciel me préserve de me plaindre de mon beaufils ! C'est un jeune homme rempli de bonnes qualités, mais qui, pour passer le temps, s'amuse à chercher querelle aux uns et aux autres, ce qui lui attire parfois des lettres pareilles à celle-ci, qui, par le plus

KM TOUS LES GOMEMEIVS, etc.

grand hasard du monde , est tombée ce matin entre les mains de ma femme.

(Il présente une lettre k M. l^artout.) M. PARTOUT.

C'est un cartel.

M. DE ROGHERON.

Hélas ! oui j monsieur.

M. PARTOUT

Je ne puis rien faire à cela.

M. DE ROCHERON.

Nous espérions cependant , ma femme et moi, qu'il ne vous serait pas impossible d^ donner une forme judiciaire à cette affaire.

M. PARTOUT

Eh ! monsieur, nous avons les mains liées à cet égard. Nous pouvons nous interposer entre des gens qui se disputent de misérables sommes d'argent , et nous ne pouvons rien contre des écervelés qui veulent s'arracher la vie. Toutes les lois sur le duel semblent n'avoir été rendues que pour attester l'impuissance de la raison contre la folie. Elles sont toutes tombées en désuétude à leur naissance ; et un vain mot, qu'on appelle honneur, leur a été substitué.

M. DE ROCHERON.

Monsieur, comme vous parlez bien !

M. PARTOUT , s'echauffant par dèfrés.

J'appelle l'honneur un vain mot , lorsqu'il s'applique à cette rage de cannibale, qui ne veut que du sang

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pour laver la plus légère offense. O honte des préjugés! clans combien de familles ne portez-tous pas la désolation ! Que de citoyens , utiles à TEtat j moissonnés par votre inflexible barbarie !

M. DE EOCHERON , d'ii^n air attendri.

Je n'espérais pas trouver im cœur aussi compatissant.

M. PARTOUT

Quel est l'homme raisonnable qui ne se sente pas ému à l'idée de cette affreuse barbarie? Au milieu d'un siècle de philosophes, d'un siècle qui se décore du beau nom de siècle des lumières, loin de flétrir des derniers mépris ce délire d'un orgueil effréné, nous l'honorons du titre de bravoure ; un duelliste est un homme respecté. Pauvre espèce humaine! Que ton admiration pour de pareils êtres décèle et de sottise et de lâcheté !

M. DE ROCHERON

Mon cher monsieur, vous prenez la chose trop vivement.

M. PARTOUT , avec veliëmence.

Malheureux père! quel bénéfice retirez -vous de vivre au milieu d'un pays policé, au sein de la civilisation la plus ancienne? Tout est muet autour de vous; l'autorité même ne peut vous prêter aucun secours... Il faut que votre enfant périsse.

M. DE ROCHEROrï.

Monsieur, monsieur, ce n'est que mon beau-fils.

JA. PARTOUT

Mais sa mère , votre épouse , que deviendra-t-elle ?

422 TOUS LES COMEDIEJVS , etc.

M. DE ROCHERON.

Vous touchez l'endroit sensible; c'est bien là ce qui m'embarrasse. Si ma femme voulait être aussi raisonnable que moi, nous dirions : c'^est un malheur, et nous n'en parlerions plus. Mais que de cris, que de pleurs , que de scènes de tout genre il va me falloir endurer ! Bien heureux encore si elle ne finit pas par m'imputer ce duel. Donnez-moi donc un conseil, monsieur ; dites^moi quel moyen , à défaut de la justice, je pourrais employer pour éviter tous ces désagrémens.

M. PARTOUT

Ecrivez à la famille du jeune homme qui a envoyé le cartel; avertissez -la; elle a le même intérêt que vous.

M. DE ROCHERON.

Je ne voudrais pas écrire.

M. PARTOUT

En ce cas, allez la trouver.

M. DE ROCHERON.

Encore moins.

M. PARTOUT

Envoyez-y madame Prudent.

M. DE ROCHERON.

Ma femme! ce gérait comme moi.

M. PARTOUT

Alors , tâchez d 'éloigner votre beau-fils de gré ou de force; évitez, à quelque prix que ce soit, la ren-

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contre de demain. Et quant aux grands mots de gloire et de déshonneur qu'il ne manquera pas de faire sonner à vos oreilles , ne les écoutez pas. Le duel est une folie. Vous paraissez un homme sage ; soyez certain que vous serez approuvé de tous les hommes sages 9 en empêchant le plus ridicule des homicides.

M. DE RbCHERO]^.

Monsieur, je vous «uis obligé; je vais aller causer de cela avec madame Prudent.

(Iliorl.)

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