‹ Proverbes dramatiques (volume 2)Chapitre 226 sur 247 · SCÈNE XVI · texte numérisé non relu

SCÈNE XVI

M. PARTOUT, M. DE ROCHEI\ON, <n redingote miUtaire, avec

des. moustaches.

M. DE ROCHERON, k part.

O l'heureux hasard ! il est en militaire. ( Haut. ) Monsieur , je suis bien votre serviteur.

M. PARTOUT

Monsieur, je vous salue.

M. DE ROCHERON,

Oserais-je vous demander, monsieur, si vous avez déjà eu la visite de mon beau-père, M. Prudent ?

M. PARTOUT

Oui, monsieur.

M. DE ROGHERON, d'un ton tegen

Vous avez sans doute admiré l'analogie de son

' Chaque fois que IM. Partout ehange de costume, il a soin de placer celui qu'il quille sur chacune des chaises rangées dans le fond du théâtre.

4M TOUS LES COMÉDIENS, etc.

nom avec son caractère. Il venait vous consulter pour moi,, pour me sauver la vie.

M. PARTOUT

Je n'ai rien trouvé de déplacé dans sa démarche.

M. DE ROCHERON.

Ah ! monsieur , vous le flattez.

M. PARTOUT

Il m'a parlé comme un galant homme.

M. DE ROGHERON.

Sans doute ; mais comme un galant homme qui a peur. Un cartel pour monsieur Prudent , c'est la fin du monde.

(Il rit.) M. PARTOUT,

Il faut se mettre à la place d'un bourgeois,

M. DE ROGHERON.

Vous avez raison. L'honneur, pour monsieur Prudent, doit se borner à bien administrer sa fortune et à conserver la réputation qu'il s'est faite dans son commerce; mais pour nous autres militaires, monsieur !

M. PARTOUT, se redressant.

C'est tout différent.

M. DE ROGHERON.

Quand on porte une épée.

M. PARTOUT

On doit se soumettre aux lois que l'honneur militaire a faites.

âCÈIVE XVI. 427

M..DË ROGHERON, après s'ètra detouraë pour rire.

Qui est-ce qui distinguera l'homme brave du lâche, si le premier ne sait pas venger ses injures? Je n'hésite pas à le dire , un pays où le duel viendrait à être proscrit , serait un pays condamné.

M. PARTOUT

Nous n'avons pas ce malheur à craindre.

M. DE ROCHERON.

Pardonnez-moi, monsieur. Il y a partout une classe pusillanime , énervée , sans vigueur , la classe des pères de famille, qui tend toujours à pacifier, et dont l'apathie soutenue finira par triompher de l'opinion. Pourquoi ne s'élèverait-il pas un brave dont la plume courageuse lutterait victorieusement contre cette mollesse qu'on cherche à introduire parmi nous?... C/est que les braves n'aiment pas à écrire, et que ceux qui écrivent n'aiment pas à se^ battre. Il faut à ces messieurs une guerre de plume. Une guerre de plume ! L'étrange alliance de mots !

M. PARTOUT , av«c exaltation.

Croyez, monsieur, que si les vrais principes de l'honneur venaient à se trouver en péril , il y aurait encore des hommes qui les défendraient et de leyr plume et de leur épée ^ mais autant il serait bien de prendre cette défense, si elle était nécessaire, autant il serait inconvenant de révéler des craintes qui ne sont pas fondées.

M. DE ROCHERON.

Vous ne sauriez croire, monsieur, combien ce langage me fait plaisir.

428 TOUS LES COMEDIENS, etc.

M. PARTOUT

Aujourd'htii nos aïeux passent pour des barbares , et cependant tout ce qui reste de sentimens nobles en Europe leur appartient; ils ne confiaient leur réputation qu'à leur épée, ne connaissaient de justice que par l'épée. Ce serait une étrange civilisation que celle qui mettrait l'honnête homme à ki merci du premier insolent.

M. DE ROCHERON.

C'est vrai.

M. PARTOUT

Qui ne lui laisserait de ressource que dans la chicane.

M. DE ROCHERON.

Très-bien.

Une affaire d'honneur qui commencerait par des paperasse, qui mettrait des huissiers et des avoués en campagne.

M. DE ROCHERON.

Les beaux exploits !

M. PARTOUT

J'avoue que, dans ce cas, nos aïeux, au milieu de leurs forêts, me paraîtraient plus civilisés que nous.

M. DE ROCHERON.

^ Ah! monsieur, nos aïeux!

M. PARTOUT

Nos aïeux avaient des idées simples, droites,

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justes. S'ils ne connaissaient pas le raffinement de nos lois modernes, ils s'étaient donné celles qui leur étaient nécessaires. Elles suffisaient à leurs besoins. Leur législation sur le duel est encore un chefd'œuvre. Elle laissait les paroles pour des paroles , verba volant y et ne s'en tenait qu'aux faits. La gloire d'un preux était toute dans ses actions ; elle devait être brillante comme son armure.

( Il essuie la poignée de son e'pe'e. ) M. DE ROCHERON.

En VOUS entendant parler, on se sent presque heureux d'avoir reçu un cartel. Je ne vous demanderai plus si je dois me battre.

Je crois que vous n'avez besoin de l'avis de personne pour savoir ce qu'un militaire se doit à luimême. Dans ces sortes d'affaires, on prend des témoins, et on les laisse agir. Et, remarquez, monsieur , que ceux que nous appelons témoins aujourd'hui, ne sont autre chose que les juges du combat du temps de nos pères. Leurs attributions sont les mêmes; ils règlent la satisfaction due, ils fixent le choix des armes , et quand ils s'écrient, comme dans nos anciens tournois : « Ouvrez la barrière aux com- « battans, » on se croit revenu à ces nobles temps de chevalerie dont on parle encore, mais qu'on ne comprend plus

M. DE ROCHERON.

Monsieur, il faut malheureusement que je vous quitte; mais soyez persuadé que j'emporte pour

430 TOUS LES COMÉDIENS, etc.

votre talent et pour votre caractère Fadmiration la plus profonde^ et que je regarderai toute ma vie comme un jour fortuné celui où j'ai eu l'honneur de faire une aussi précieuse connaissance. (Avec enthousiaime.) Adicu, Camarade.

( Il sort.)

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