‹ Proverbes dramatiques (volume 2)Chapitre 48 sur 247 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

tourent. Vous ne m'aviez pas trompé dans vos lettres, les lisières surtout sont dans un bien mauvais état.

M. GAUCHER

Dame , monsieur le comte , vous n'avez pas voulu me donner d'ordres. Vos. bois seraient en meilleur état si vous m'eussiez laissé faire. J'ai eu l'honneur de vous mander que ma fille avait épousé , l'hiver dernier, un jeune avoué plein d'ardeur, et qui vous aurait fait de bons procès à tous ces gens-là; vous ne m'avez pas répondu. De façon que quand votre garde venait se plaindre à moi, je n'y savais que faire.

UE COMTE , avec légèreté.

Ah ! c'est qu'une fois que ces pauvres diablee-là tombent entre les mains des gens de loi , je sais bien ce qu'il en est. C'est vous autres qui êtes vraiment pour eux la dîme , les droits féodaux et tout ce dont an leur lait tant de peur.

M. GAUCHER

Vous aimez mieux qu'ils s'emparent de ce qui vous appartient ?

LE COMTE

Je voudrais qu'ils fussent raisonnables.

M. GAUCHER

Vous connaissez bien les paysans ! Les trois quarts du temps, ils ne font le mal que pour le plaisir de le faire, sans profit pour eux, mais seulement pour nuire à ce qu'il appellent les gros. Quant à moi, je suis sans pitié avec eux; et c'est ce qui m'a

décidé à donner à ma fille le mari qu'elle a. C'est un jeune homme charmant, et qui partage entièrement mes opinions à cet égard. Un avoué qui serait dans vos sentimens ne ferait rien du tout: c'est déjà un assez grand malheur qu'il y ait des juges de paix.

LE COMTE

Je vois qu'en tout le remède est à côté du mal , et que si l'on nous fait du tort, vous nous en vengez bien.

M. GÂUGHEIL

Nous sommes des sentinelles avancées qui défendons les propriétaires ; mais il faut aussi que les propriétaires nous secondent. Si la philanthropie s'en mêle, si l'on craint de chagriner ces bons paysans...

Hé bien, malgré votre zèle et vos bonnes intentions, je crois en vérité que, sans mes malheureux bois qui ne me sortent pas de la tête, je les plaindrais encore; mais cela passe la permission; ils sont trop hardis. Sait-on au moins ceux qui ont commis le plus de dégâts?

M.' GAUCHER

Tous ! Ecoutez , monsieur le comte , vous connaissez sans doute beaucoup mieux que moi le grand monde dans lequel vous vivez; mais croyez que je connais mieux que vous la gent paysanne. Ne vous mêlez de rien, et laissez-moi faire.

LE COMTE, en riant.

jjïon, monsieur Gaucher, pas encore. Je suis ici

8GENE in. M

pour quelque temps , je veux faire mon éducation. Si Je suis aussi eavant que vous avant mon départ, alors je vous donne carte blanche ; mais d'ici -là , je craindrais que le désir de me rendre service ne vous emportât un peu loin, et que vous ne missiez à la paille de pauvres diables qui , après tout , ne sont pas trop à leur aise.

M. GAUCHER, avec vivacité.

Comme vous voudrez, monsieur le comte, comme vous voudrez.. Vous vous imaginez que, parce qu'ils sont bien câlins en vous parlant, qu'ils vous appellent monseigneur à chaque mot , et qu'ils ont grsind soin d'ôter leur chapeau quand ils vous rencontrent , ce sont les plus honnêtes gens du monde, à la bonne heure; mais moi, je vous dis que tout cela n'est que de l'écorce, et qu'ils n'en sont pas meilleurs pour cela.

Il ne faut pourtant pas leur ôter cette écorce ; car ils ne aéraient plus bons du tout.

M. GAUCHER

Si vous saviez comme ils rient entre eux de votre trop grande facilité ; ils s'imaginent que vous n'osez pas user de rigueur.

LE COMTE

Je ne veux pas qu'ils croient cela. •

M. GAUCHER

C'est pourtant ce qui arrive. c< J'pouvons n'pas nous « gêner, disent-ils; monseigneur sait ben que j'som- (i mes malins quand j 'voulons. »

96 LKS PAYSAIVS.

LIS COMTE

II3 disent : ce Monseigneur ^it ben que j'somme» malins ! » < Avm nutfaeuoo. ) Ces coquin&^là !

M. GAUGHEK.

Cela vous fait rire ?

LE COMTE

Non, non; je ne ris point Je suis fortement de votre avis, il faut prendre un parti; et la preuve que c'est bien mon sentiment, c'est que je viens de faire chercher mon garde pour lui donner mes ordres.

M. GAUCHEK.

Votre garde, c'est fort bien; mais il ne peut faire que des procès- verbaux.

LE COMTE

Il faut commencer par quelque chose. Ah ! çà , que me disiez-vous donc hier au soir avant d'aller vous coucher? Je vous avoue que je tombais de fatigue d'avoir fait quatre-vingts lieues sans me reposer, et que je ne vous ai pas trop bien compris. Tout ce qui m'est resté dans la tête, c'est qu'il paraît qu'on me vole aussi mes terres petit à petit.

M. GAUCHER

Si cela continue, ils ne vous laisseront que votre parc. Deux de vos vassaux...

LE COMTE , rinterrompa&t.

Comment dites-vous?

M. GAUCHER

Deux hommes de ce village...

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