MONI^IN
Est«-ce qu'un homme mange pus qu'un autre? Chacun doit avoir sa part.
liAtJRENT.
Hé ben, vous qu'avais pus de tarre que moi, j'peux donc vous en prendre ?
MONDAIN
C'est bête c'que tu dis là. Les agricultemx n'doivent pas antichiper les uns sur les autres. Leu tarre leux y appartient, pisque c'est eux qui la soignent; au lieu qu'les bourgeois n's'en sarvent que pour en tirer d'I'argent, et pour faire les gros vis-à-vis des pauvres qui les valent ben. J'ai îsété assez long-temps en fonctions pour savoir ces choses-là. Parle un peu à monsieur Lami, tu verras c'qu'i t'dira. N'faut pas nt)n pus s'iaisser couper l'herbe sous Tpied.
LAURENT
Cependant, maître Mondain, vous dirais tout ce que voudrais, on est ben pus tranquille quand on n'a * que ce qui vous appartient.
MONDAIN
Un homme ne doit avoir que ce qu'il peut con-
SGEBÎE Vin. 107
server; or j'te demande un peu comment monsieur Yalcourt ferait pour tenir la main à ce qu'il a. Je parie seulement qu'il ne sait pas ce qu'il a, et que je connais son bien mieux que lui. Gageons.
lAURENT. ^
Mardi ! tant mieux. Ça fait qu'i nVapercevmp't-être pas que j'I'avôns antichipé. J'ai eu tort de vous écouter. Vous m'disiais : «c Tîans , Laurent , vois donc « comme j 'gagne de mon côté; gagne donc aussi du « tian. » Ça fait qi^ie j'gaghais aussi, et v'ià que j'm'en repens.
MONDAIN
Je n'me r'pens pas, moi. Ça m'a ben arrondi. Si nous pouvons faire avaler ça au père Gaucher, l'guiable n'aura pus rien à y voir.
LAURENT
Oui, mais monsieur l'comte, aiissi?
MONDAIN
Monsieur Valcourt, j'm'en soucie ben. Il a beau être nobe , ça n'me fait de rian. J'n'ai pas peur qu'i jette le grappin sur moi pour m'attacher à la glèbe.
Qu'est-ce que c'était donc que c'te glèbe dont on notts parle tant ?
MONDAIN
Tu n'peux pas en avoir vu, t'es trop jeune pour ça. Depuis long-temps c'est défendu. Dieu marci;: mais c'était une invention d'enfer.
LAURENT
Comment qu'c'était feit?
i08 LES PAYSANS.
MONDAIN
Imagine-toi un joqg avec quoi on attèle les bœufs. Hé ben, c'était fait d'ia même manière, excepté qu'c'était fait à la taille d'un homme.
LAURENT
C'est-i possible ?
MONDAIN
On commençait par jeter le grappin sur tous ceux qu'on pouvait attraper , et puis quand on les tenait ben , on les attachait à la glèbe , et on les forçait de labourer.
LAURENT
En avais-vous vu ?
MdNDAIN.
Des petites; mais monsieu Lami dit qu'il y en avait dans son pays ous qu'on attachait jusqu'à cinquante hommes.
Cinquante hommes !
MONDAIN
Et en Allemagne , ous qu'il a fait la guerre , 31 y en a ous qu'on en met jusqu'à cent.
LAURENT
Mais faut ben du monde pour venir à bout de tant de monde pourtant.
MONDAIN
Non. On emploie des cerfs qui sont dressés à ça.
LAURENT
Vous savais ben des choses au moins.
SGl^lVE VIII. i09
MOND4Il^.
Et si j'te parlais des droite feyaudaux, c'est ben une autre çarimonie vraiment.
LAURENr.
Ça n'aurait qu'à reyenir. Maître Mondain , j'fous rends tout c'que j'ai- pris à monseigneur. Je n'veux pas avoir maille à partir aveuc li. Vous m'avais fait trembler.
MONDAIN
Au contraire. C'est eune raison pour nous ben tenir les uns les autres, afin d'empêcher qu'i ne recommencent.
Vous qu'avais bec et ongles, vous vous arrangerais comme vous voudrais ; pour moi , j'm'en retire.
MONDAIN
Je n'veux pas de c't'arrangement-là. Je n'suis pas tenté d'porter l'endos à moi tout seul. Si nous ne nous soutenons pas, nous ferons trop beau jeu aux grands..
LAURENT
Si monsieu l'comte découvre la mèche , gn'y aura pas d'soutien qui tienne. Il est dans son droit , et il pourra nous bailler ben xiu tintouin.
MONDAIN
Imbécile, aous nous retournerons. J'y enverrai ma mère et mon oncle Thomas. Ils ont des cheveux blancs, ils pleureront, et pis ça s'ra fini. Ça m'a déjà réussi auprès d'monsieu l'juge de paix; p't-être ben
itO LES PAYSANS.
qu'ça m'réussira auprès 'd'mçnsioji le comte qu'est encor moins méchant.
LAURENT
J'n'ai pus ni père ni mère, moi; et s'ils étaient encdre de c'monde, j'crois ben qu'i n'voudriônt pas s'mêler d'une manigance comme ça. Ils avaient l'honneur trop en recommandation , les chères bonnes gens ! Si j'avais suivi leux conseils
MONDAIN
Ils étaient dieux temps , j'sommes du nôtre.
Ah ! mon Dieu , v'ià monseigneur.
MONDAIN
Tu crois ? Songe toujours à n'pas me r'nier.