SCENE ï
MADAME SAINT-ROMAIN, JUSTINE
Il faut croire, madame, que la vengeance a bien de l'attrait. pour une femme.
MADAME SAINT-ROMAIN
Voilà trois ou quatre fois que vous me dites là même chose. Gomment pouvez- vous appeler vengeance le désir de mettre à là raison un beau-père et une belle-mère comme ceux que j'ai ? Dois-je souffrir plus long-temps qu'ils aillent se vanter partout, comme ils le font , qu'ils ne veulent pas me voir , et qu'ils ne me recevront jamais ?
JUSTINE
Certainement, madame, ils ont le plus grand tort; mais avez-vous réfléchi à ce qu'il vous en coûte ? D'abord vous quittez Paris , que vous ai-
150 LA AëCONGILIATION.
mez beaucoup, pour venir dans une méchante ville de province habiter une maison déserte depuis des siècles , sous le costume* d'une vieille femme ; et tout cela pour ramener au bon sens des originaux dont vous ne vous souciez aucunement;. •
MADAME SAINT-ROMAIN
Il n'y a que huit jours que je suis dans cette méchante ville de province, et que j'habite cette maison déserte depuis des siècles ; et grâce à mon costume de vieille femme, cependant, je suis déjà parvenue à mettre en défaut les résolutions que l'on avait prises contre moi. Je suis reçue chez les parens de mon mari , et vous savez avec quel empressement ils viennent me voir.
JUSTINE
Jusqu'ici vous ne triomphez pas encore. Vous leur avez apporté une lettre d'ime de leurs parentes, qui est de moitié dans votre stratagème ; ils vous croient madame de Ponteau, qui est attirée dans leur ville pour ses affaires, : ils vous font des politesses , rien de mieux. Mais je cherche comment la vieille madame de Ponteau, que madame représente, pourra les réconcilier avec la jeune madame Saint-Romain, leur belle-fille.-
MADAME SAINT-BOMAIN.
Ah ! vraiment, je ne pourrais pas encore dire comment cela se fera ; mais cela se fera. Ma belle-mère a tous les symptômes d'une grande confiance en moi; elle éprouve un besoin irrésistible de me parler de
SCËIVE I. V 131
son bon cœur-, de sa tendresse maternelle > des chagrins que lui donne son fils; elle me demande des consolations. Mon beau^père , en sa qualité d'homme, prend son parti plus gravement j il dissimule ce qu'il souffre dans des discours d'une longueur assommante, et il est clair que, pour tous les deux, le mécontentement qu'ils affectent n'est qu'un sujet de déclamations.
JUSTINE
Alors la victoire ne sera pas dif&cile à remporter..
MADAME SAINT-HOMAIN. '
Vous n'y entendez rien. On triomphe plus aisément d'un sentiment vrai que l'on peut combattre par de la raison , que de toiit cet échafaudage de sen* sibilité qui ne s'étaie que de lieux communs et de déclamations outrées. Que voulez^vous qu'on dise à des gens qui peuvent faire durer ce jeu taint qu'ils veulent? il faut paraître dupe ou les laisser là.
JUSTINE
S'il est ainsi, à la place de madame, je les laisserais là. Madame a de la fortune, monsieur a hérité d'une tante fort riche; et la morale veut qu'on ne cherche à gagner les gens que quand on a besoin d'eux.
MADAME SAINT^ROMAIN
Votre morale n'est pas la mienne. J'ai ressenti trop vivement l'injure qu'on me faisait , pour oe pas chercher à la fuire réparer.
JUSTINE
Madame n'a pas parlé de son projet à monsieur?
132 LA RECOJVGILIA.TION.
MADAME SAINT-ROMAIN
Je in'en suis bien gardée. J'ai profité, au contraire , du temps où il était à* son régiment pour tenter cette démarche, qu'il aurait désapprouvée, j'en suis sûre, mais à laquelle il ne manquera pas d'applaudir aussitôt qu'elle aura réussi. Tous les hommes sont de même, i
JUSTINE
Heureusement pour madame qu elle aime à jouer la comédie ; car sans cela je la plaindrais sincèrement. Pour moi , on ne saura jamais ce qu'il m'en coûte de m'affubler de mon déguisement de vieille gouvernante. Madame a trouvé que c'était nécessaire, je n'ai rien à dire ; mais je fais des vœux bien ardens pour le prompt succès de cette entreprise.
GUILLEMOT, en dehors.
Mademoiselle Gertrude!
JUSTINE
C'est la voix de notre vieux concierge. Madame, sauvons-nous-
MADAME SAINT-ROMAIN
Est-ce que le verrou n'est pas mis ?
JUSTINE
Je ne crois pas, madame.
MADAME SAINT-ROMAIN
Quelle imprudence! Alors, venez vite.
( Elles jortent.)
SCEIME II. 155