SCÈNE IV
THOMAS, UN DOMISTIQUE.
LE DOMESTIQUE
Bonjour, monsieur Thomas.
THOMAS
Monsieur, je suis vot' serviteur.
* LE DOMESTIQUE
Vous ne me reconnaissez pas?
Pardonnez - moi. J'ai hea idée d'vous avoir vu queuque part; mais dire où, c'est ce qui ne m'est pas possible.
LE DOMESTIQUE
Je suis un des domestiques de monsieur Mondor, ce riche financier qui demeure dans l'hôtel à côté.
' THOMAS
Oui, j'vous r'raets à présent, monsieur le domestique. Donnez -vouis la peine de vous asseoir. Parguenne! faut avouer qu'vous êtes là dans une fière maison. Vous devez éti'fif ben heureux.
LE DOMESTIQUE
Heureux! pas trop.
THOMAS
Qu'est'Ce qui vous manque? Vous êtes toujours ben vêtu, ben nourri.
LE DOMESTIQUE
Voilà une belle chose que d'être bien nourri! Qui est-ce qui n*est pas bien nourri?
THOMAS
Ma fine ! moi tout le premier. Ah ! vous n'êtes pas heureux! (n s'assied.) Puisque vous faites des façons.^
LE DOMESTIQUE , s'asseyant aussi.
Monsieur Thomas , je vous obéis.
Dites-moi donc un peu ce qui vous manque. Vous avez assez de temps de reste. Je vous vois tant que la journée dure batifoler les uns avec les autres sous c'te porte cochère , ousque vous faites des trains du diable. Si vous sortez , c'est derrière une belle voiture ; vous êtes sans cesse avec du beau monde. Je n'vois pas que vous soyez ben à plaindre.
LE DOMESTIQUE
Je me soucie bien de tout ce beau monde^là. Plus il en vient à l'hôtel, plus nous avons de mal. Us ont des inventions d'enfer. Us jouent des proverbes , des charades en action ; ils mettent tout sens dessus dessous... et puis après il faut que nous rangions, que nous frottions , que nous essuyions ; c'est à n'en plus finir. Vous ne pouvez pas savoir le mal que l'on a dans des chiennes de maisons comme celle-là.
THOMAS
Tout ça vous paraît du mal , parce que vous êtes des douillets tous tant que vous êtes. £h! mon Dieu, qu'est-ce que je dirai donc , moi ?
SCËNE IV. 2tô
LE DOMESTIQUE
Vous! VOUS êtes cent fois plus heureux. Enfin vous vous couchez quand vous voulez; et nous, il est souvent trois heures après minuit que nous sommés encore sur pied. Est-ce que ce n'est pfis une galère? Si à cette heure -là du moins on était sûr de dormir; mais à peine commence-t-on à fermer l'œil, que toutes les sonnettes sont en branle. Il faut se lever, parce que madame a ses attaques de nerfs.
THOMAS
Des attaques...
LE DOMESTIQUE
Des attaques de nerfs. Vous ne connaissez pas ces maladies -là, vous autres. Ce n'est pas bien étonnant, puisque ceux mêmes qui les ont ne savent seulement pas ce que c'est. Mqis quand une femme dort bien , qu'elle mange bien, et que cependant elle veut se faire câliner, elle dit qu'elle a des attaques de nerfs. Cela n'engage à rien ; une heure après on peut aller au bal.
THOMAS
Ah ! c'est des maladies commodes.
LE DOMESTIQUE
Oui , mais non pas pour les pauvres domestiques, toujours. On les fait aller et venir sans pitié. Il faut portée" du sucre , de l'eau de fleur d'orange , allumer du feu, faire chauffer du linge... que sais-je, moi?... Et encore monsieur, qui n'aime madame que quand elle est malade, jure-t-il comme un damné pour là , moindre chose qu'on fait attendre.
2i6 LE SAVETIER ET LE FINANCIER.
THOMAS
Gomment ! monsieur Mondor n'aime sa femme que quand elle est malade ? V'ià une drôle de manière.
LE DOMESTIQUE
Cet homme -là a tant d'afifaires, pensez (ionc. Il a toujours la tête si bourrelée !
THOMAS
Ça n'empêche pas d'aimer que sa femme se porte ben.
LE DOMESTIQUE
Sans contredit , mais ils ne se voient presque pas. Madame n'est jamais bien que hors de chez elle, et monsieur sort si peu : ils ne peuvent pas se rencontrer.
THOMAS
Tatiguoi ! j'en apprends de belles. Et vous , monsieur le domestique , êtes-vous marié ?
LE DOMESTIQUE
Non.
THOMAS
Vraiment, je ne m'étonne plus que vous ne. soyez pas heureux. Croyez-moi, morguenne! épousez-moi uiie femme comme ma p'tite Margot , et vous m'en direz des nouvelles.
LE DOS^ESTIQUE.
C'est vrai qu'elle est gentille.
THOMAS
Est-ce que vous la connaissez ?
LE DOMESTIQUE
Parbleu ! sans doute.