SCÈNE V
THOMAS , et un peu après MARGOT.
THOMAS
Quoiqu'ça veut donc dire ça? Est-ce que les honneurs me tomberaient comme à tant d'autres ? Pour le coup, on pourrait ben dire que j'n'ai pas fiait d'intrigue pour y arriver. Je n'suis pas à mon aise cependant; j'aimerais autant que ce monsieur Mondor m'eût laissé tranquille... Et c'domestique qui n'veut pas parler : c'est mauvais signe... Mais qu'est-ce que fait donc .Margot? Si aile était ici, aile m'aiderait à débrouiller c'te mèche. Aile n'est pas manchotte , aile devinera ben de quoi i r' tourne. ( a^ Margot qui entre.) Hé ! arrive donc. Tu n'sais pas c'qui s'passe? Monsieur .Mondor veut me voir, je n'sais pas pourquoi.
MARGOT
Monsieur Mondor ?
THOMAS
Oui, oui , monsieur Mondor lui-même. .
MARGOT
Faut y aller, mon homme.
THOMAS
Faut y aller ! ' c'est bentôt dit. Faut y aller ! Les femmes , ça n'doute de rien. Faut y aller! Sais-Jtu seulement c'qui m' veut ?
MARGOT
I n'veut pas t'manger.
THOMAS
Tu ris toujours. Pardine! j'n'ai pas peur qui m'mange; mais tu n'connais pas les gens riches, ça peut tout c'que ça veut. Si celui-ci voulait me faire du mal , par hasard ? Que sait-on ?
MARGOT
Du mal! Pourquoi qu'i t'ferait du mal? faut être juste aussi. Nous sommes d'honnêtes gens; nous n'Élisons d'tort à personne; nous nous aimons ben; nous travaillons tant que la journée dure , sans faire de propos sur qui que ce soit, excepté c'matin, qu'nous avons parlé un p'tit brin d'ia cousine Duhasard; mais c'était entre nous. Passé ça, qu*est-ce qu'on peut nous r'procher? On peut dire même, à ton éloge, que tu fais ben des ressemelages à crédit; monsieur Mondor doit le savoir enfin. Qu'est-ce qu'est venu te parler de sa part ?
THOMAS
Un beau domestique, ma foi, tout galonné.
SCEIVE V. 221
JRIARGQT.
Tu vois ben. Un domestique tout galonné, ça n'peut pas être pour une mauvaise chose. J'croirais moi, au contraire, que c'est qu'il veut te donner sa pratique.
THOMAS
Sa pratique ! un homme riche comme ça! Je suis ben sûr que ça n'porte presque pas d'souJiers raccommodés.
MARGOT
C'est vrai. Ta réflexion est juste.
THOMAS
J'te dis, moi, que c'n'est pas tranquillisant du tout.
MARGOT
Enfin , monsieur IVfendor est humain , ou il ne l'est pas. S'il n'est pas humain , on ne dpit pas lui avoir laissé le droit de faire du mal ; et s'il est humain , nous n'avons rien à craindre.
THOMAS
T'auras p't-etre dit queuque chose à ses domestiques^ caf je. sais que tu t'arrêtes à leux y parier.
A leux y parler! Bonjour, bonsoir, et pis v'ià tout.
THOMAS
Faut pourtant ben qu'il y ait queuque chose.
MARGOT
Tiens, mon p'tit homme, au lieu d'nous alambiquer l'esprit, j'te conseille de prendre ton parti, et d'y aller tout d'suite. C'est comme une médecine
222 LE SAVETIER ET LE flINAlVCIER.
qu'il faut avaler. Nous saurons au moins à quoi nous en tenir.
THOMAS
Si t'étais pas si gentille, je t'y. enverrais ben : mais c'est que je m'méfie d'tous ces messieurs d'ia finance. En général, c'est des gaillards...
MARGOT
Allons , allons , il ne s'agit pas de cela. Montre que t'es un homme. Qui sait? c'est p't-être not'bonheur que c'te visite-là.
THOMAS
T'es drôle pour donner du courage. T'as des p'tites raisons qui n'sont qu'à toi. C'est vrai qu'ça peut être not' bonheur.
MAJIGOT. j
Pardine! oui.
THOMAS
Ça m'coûte pas moins ; ça m'coûte l'impossible.
MARGOT, lui présentant sa veste.
Bast ! bast ! Quand t'auras mis ta veste et qu't'auras ôté ton tablier, tu verras qu'ça t'coût'ra moins.
THOMAS
Écoute, femme, tu m'conduiras jusqu'à la porte; veux-tu ?
MARGOT
Oui , mon p'tit homme.
THOMAS
Et y si je suis trop long-^temps à revenir, tu viend^s m'demander.