SCENE IV. 2iS
JULIEN
C'est la fille d'une danie que vous aimez beaucoup.
EDMOND
Excepté madame de Terville, il n'y à pas de femmes dans ce pays-ci dont je me soucie le moins du monde.
JULIEN
Eh bien, mon cher oncle, c'est justement la fille de madame de Terville.
EDMOND
Tu crois qu'elle te la donnerait ?
JULIEN
J'en suis sûr. Elle ne veut cependant rien me promettre qu'elle n'en ait causé avec vous.
EDMOND
Il y a du tact dans cette distinction. Elle sent bien que tes parens ne seraient pas à même d'apprécier les avantages d'une pareille alliance.
JULIEN
Ma mère dit que la fortune de madame de Terville est en désordre.
EDMOND
Il s'agit bien de désordre! Ton père et ta mère voient du désordre partout. Ils se sont fait une habitude d'économie puérile qui leur a singulièrement rétréci les idées; il ine faut pas les écouter. Mais tu as attendu bien long-temps pour me parler de ce mariage.
fiM L'ESPRIT IMB DESORDRE.
JULIEN
C'est que je n'ai eu de véritable certitude qu'hier au soir. Vous connaissez madame de Terville ^ connue elle est franche et naturelle ?
KDMOIID.
Elle est charmante.
JULIEN
Nous causions etasemble de bagatelles , et tout à coup elle tne demandé mon âgej je le lui dis. Puis, après avoir réfléchi un peu, elle ajoute : ,« Aimeriez*vous Sophora pour femme?» Vous jugez quelle fut ma réponse. «C'est bon^ m^ dit-^Ue, je parlerai de cela à votre oncle. Ma fille s'ennuie , je veux essayer si le mariage lui rendra la gaieté. »
EDMOND
Ses manières sont originales. Je te demande si tes parens entendraient un pareil langage.
JULIEN
Mon cher onde^ vous êtes mon ange tutélaire. Madame de Terville doit venir aujourd'hui comme pour rendre visite à ma mère, mais, dans la vérité, pour trouver moyen de causer avec vous ; tâchez de lui en fournir l'occasion.
EDMOND
Tu aimes donc la jeune personne?
JULIEN
Sa mère a tant de bontés pour riioi ! elle m'accable de politesses ; je vous avoue que j'en suis flatté. D'ail- , leurs, elle pense tant de bien de vous! .
SOSNE IV. 2W
EDMOIïD.
Ce que c'est que d'avoir les mêmes habitudes , de parler la même langue ! Il n'y a pas quinze jours que nous nous sommes vus pour la première fois ; nous sommes déjà comme d'anciennes connaissances.
JULIEN
Elle a tenu long-temps une très-grande maison à Paris , et ce n'est que depuis deux mois tout au plus qu'elle vit dans sa terre, qui est près de celle-ci, et qui malheureusement a bien peu de valeur.
EDMOND
On m'a dit cela; mais tu sais le cas que je fais de^ la fortune.
JULIEN
Vous avez tant de philosophie !
EDMOND
Non ; mais je sais si biçn comme tout cela est fragile.
JULIEN
Monsieur de Blévaux , qui doit épouser ma soeur, arrive aujourd'hui; cela donnera de l'occupation à ma mère, et vous pourrez bien vous trouver seul avec madame deTerville. Ah! mon cher oncle, tâchez que ce mariage vous convienne.
EDMOND
Repose-toi sur moi: ceci devient mon affaire; il faudra bien qu'elle réussisse. Je vais sur le coteau faire abattre ces gros arbres qui masquent la vue du village, quoique je m'attende bien encore à faire
260 L'ESPRIT DE DESORBRE.
crier ton père; mais^ comme je suis sûr qu'il finira par me rendre justice^ cela ne m'arrête pas. D'ailleurs ^ mon enfant, c'est pour toi que je travaille; pour peu que je m'en mêle , cette terre te reviendra un jour dans un bien bon état. Adieu , monsieur l'amoureux.