SCÈNE XXI
M. DE NORMONT.
Je sais à présent ce que c'est que le sentiment qui vous a décidée.
MADAME DE GENNETINES.
Êtes- vous bien sûr de le savoir ?
M. DE NORMONT.
Vous venez de me le dire tout à l'heure. Vous vouliez avoir un compagnon de voyage ; voilà tout votre sentiment.
MADAME DE GENNETINES.
C'est bien ; je ne dois pas vous en dire davantage.
M. DE NORMONT.
N'est-ce pas la vérité?
MADAME DE GENNETINES.
Dans toutes mes connaissances je n'en aurais pas trouvé un autre que vous si je n'eusse voulu qu'un compagnon de voyage? Dans vos idées, je l'aurais choisi à croix ou pile, à ce qu'il paraît. Vous n'êtes guère avantageux, monsieur de Normont; (Avec intention.) vous ne l'êtes même pas assez.
M. DE NORMONT.
Quoi! vraiment !... Mais vous plaisantez encore.
D'après l'essai que je viens de faire, il est prouvé que je n'ai plus de famille; mais ce n'est pas une
raison pour rester éternellement isolée. Je bénis le ciel d'avoir rendu impossibles les projets de mariage que nous avions formés; nous nous en serions repentis tous les deux, soyez-en sur. Je me serais dépouillée, je me serais lié les mains. Quels regrets je me serais préparés ! Nous aurions été alliés ensemble , il est vrai ; mais ne nous reste-til pas un moyen de l'être plus intimement ?
M. DE NORMONT.
Je n'ose pas vous écouter; ce n'est peut-être encore qu'un jeu.
MADAME DE GENNETINES.
Je ne vous dis pas que ce soit un engagement formel , mais je sens qu'il faut m'attacher un ami. L'existence que je mène est fatigante ; l'âge des coquetteries et des légèretés commence à se passer pour moi ; je l'avais senti en cherchant à me rapprocher de ma sœur ; eile s'est éloignée, ce n'est pas ma faute : il est tout naturel que je fasse de nouvelles combinaisons.
M. DE NORMONT.
Parlez-vous sérieusement ?
MADAME DE GENNETINES.
Au surplus, je serai bien vengée. Madame Delorme, avec toute sa perspicacité, ne se doute pas du choix qu'elle a fait pour sa fille.