SCENE IX ET DERNIÈRE. 4o
M. GIGOT
M. Robert est un homme de sens ; il m'a expliqué mot à mot ce que j'avais l'intention de faire si j'eusse été nommé. Je suis fort de l'avis de Machiavel : «Le premier soin d'un homme qui reçoit une faveur est de se mettre en garde contre le pouvoir qui la lui a accordée.» Certainement je ne me serais jamais prêté à n'être qu'une machine. Tu n'en doutes pas, toi, mon enfant?
Non , mon père.
M. GIGOT
Se seraient-ils imaginé, par exemple, que je me serais contenté d'un vain titre? Ah ! parbleu, oui. Je n'oublie pas mon origine, je suis du peuple.
MADAME GIGOT
Finissez donc, monsieur Gigot.
M. GIGOT
Je suis du peuple ; c'est la vérité. Il n'y a que Clémentine ici, elle sait bien d'où nous sortons. Je vois des faquins qui se croient élevés de dix pieds parce qu'un vent passager les a soulevés de quelques lignes. Attendez donc un peu , nosseigneurs les nobles pairs à vie; la plupart de ceux qu'on avait faits pour l'éternité ne le sont déjà plus d'aucune façon. L'auriez-vous si tôt oublié ,
4o6 PAIR OU NON.
par aventure ? Là ! là ! ne vous pressez pas tant de grossir votre voix ; ne portez pas la tête si haut. Qui sait ce que vous serez demain ?
CLÉMENTINE. '
Mon père, cela vous est si indifférent; n'y mettez pas tant de chaleur.
m. GIGOT.
Tu ne vois pas que je ris intérieurement. En effet , y a-t-il comédie qui vaille cela ? Le gouvernement vous dit : « Ah ! ah ! messieurs , vous voulez donc que j'aie la majorité? vous y tenez absolument? Eh bien ! je ne choisirai que des sujets, des bons sujets pour me la faire. »
Pourquoi alors vouliez-vous être du nombre de ces bons sujets?
M. GIGOT
Pourquoi , Madame? pourquoi ? Il est singulier que ce soit vous qui me demandiez pourquoi. C'était pour être enfin quelque chose dans ma maison; c'était pour avoir chez moi une importance quelconque, pour contribuer à l'établissement de ma fille par du clinquant , puisque je ne peux pas le faire d'une manière plus solide. ( clémentine prend la main de son père. ) C'était là toute mon ambition , ma chère enfant ; mais si tu n'es pas une grande