SCENE I
en plaisantant, que vous pourriez bieu finir par m'épouser, vous rappelez-vous que je vous ai répondu : c Non , monsieur Jules , ça ne conviendrait pas ; vous avez de l'éducation , il vous faut une demoiselle de famille?» Croyez bien que je mourais en vous disant cela. Etre votre femme ! 6 mon Dieu !
JULES, très-ému.
En vérité, Georgette, je ne sais plus ce que je voulais te dire.
GEORGETTE
Tenez , monsieur Jules , je vous demande une dernière grâce ; écrivez-le-moi plutôt. Vous m'avez tant aimée que mon chagrin vous ferait trop de peine à voir ; moi , je me gênerais pour ne pas trop vous affliger. Quand je n'aurai plus d'espoir, je veux du moins pouvoir pleurer tout à mon aise.
JULES , lui mettant la main sur la bouche.
Ah! çà, Georgette, veux-tu bien finir? A quoi ressemble tout ce que tu me dis ? Je te jure , foi d'honnête homme, que je ne t'ai jamais chérie avec plus de tendresse. Tu crois que c'est en plaisantant que je t'ai parlé mariage ; tu verras un jour si c'était en plaisantant. Avec de l'esprit , puisque tu trouves que j'en ai , comment peux-tu croire que je serais assez aveugle pour ne pas ap-
i5o LA GMSETTE.
précier un cœur comme le tien? Il faut laisser parler les gens avant de se mettre martel en tète comme tu viens de le faire.
GEORGETTE , avec tous les signes de la joie.
Mon cher monsieur Jules ! Ah ! si je savais m'exprimer comme vous, vous seriez étonné de la force avec laquelle je vous aime. Vous ne pouvez pas vous en douter. Vous parlez de ma toilette, de mon ménage; qu'est-ce que c'est que cela? ce n'est rien du tout.
JULES
Nous autres hommes , Georgette , notre plus grand plaisir , quand nous aimons une femme , c'est de lui faire des présens.
GEORGETTE
Vous me croyez donc coquette?
JULES
Tu en es à cent lieues. Je veux seulement t'amener aux rêves qui me passent par la tête depuis quelque temps.
GEORGETTE
C'est drôle! moi , quand je suis contente, je ne rêve jamais.
JULES
Tu fais bien.
Et quels sont vos rêves , à vous ?
JULES
Tu te rappelles qu'il y a eu une révolution au mois de juillet dernier?
GEORGETTE
Est-ce que je puis l'oublier , avec la cicatrice que vous avez à la main?
JULES
Celte révolution a donné naissance à plusieurs partis; mais surtout à deux : l'un qui pense qu'il faudrait que cette révolution eût franchement toutes ses conséquences; l'autre qui voudrait au contraire qu'on lui donnât le moins de suite possible.
GEORGETTE
Que vous avez de jolis cheveux!
JULES
Tâche de suivre un peu ce que je te dis, tu verras où je veux en venir.
GEORGETTE
Oui, monsieur Jules ; parlez tant que vous voudrez.
JULES
Mon opinion à moi est du côté de ceux qui demandent que le changement soit complet, Cela me paraît plus net, plus clair; j'y vois moins de prise pour les intrigans; et, ma chère Georgette, il y a tant d'intrigans !
i52 LA GRISETTE.
GEORGETTE
Je connais bien quelqu'un qui ne l'est pas , et qui ne le sera jamais.
JULES
Lionel, ce jeune homme que nous avons rencontré l'autre jour sur le boulevard, est venu me voir hier matin.
GEORGETTE
Je ne l'aime pas ; il a l'air trop effronté.
JULES
Il est lié avec plusieurs personnes qui , sans rien avoir, trouvent pourtant le moyen de vivre de la manière la plus agréable.
GEORGETTE
Comment font-ils donc ?
JULES
Us écrivent pour le gouvernement.
GEORGETTE
Est-ce que vous pourriez écrire pour le gouvernement, vous?
JULES
Oui , si je comprenais quelque chose à ce qu'il veut faire.
Vous y comprendriez bien autant qu'eux.