SCÈNE IL i
de l'envoyer imprimer où bon lui semblerait , avec la simple précaution de déguiser son écriture. C'est arrivé un million de fois.
JULES
Je conçois; cela soulage.
LIONEL
Beaucoup. Il y a de quoi mourir de rire quand il leur arrive de faire entre eux la charge de leurs patrons. L'importance, la morgue, les airs capables qu'ils se» donnent sont parfois du plus haut comique, parce qu'ils ont soin de laisser percer la nullité à travers tout cela. C'est d'un vrai , d'un naturel à tourner la tête. Tout ça connaît le genre ministre sur le bout de son doigt.
JULES
Ce sont des serviteurs bien fidèles.
Comme, tous les serviteurs. On ne peut pas , non plus, abdiquer tout-à-fait son bon sens; il faut bien s'entretenir de temps à autre, sans quoi on finirait par devenir tout-à-fait stupide.
JULES
Je rirais bien s'il leur venait une bonne fois un véritable ministre , un Sully, par exemple.
LIONEL
Ils flatteraient Sully comme un autre, jusqu'à
i6o LA GRISETTE.
sa disgrâce. Ces déplacemens continuels ont bien avancé les esprits. Je voudrais que tu consentisses à te trouver seulement une heure avec eux. Que risques -tu? N'es -tu pas de force à te défendre? Viens; je sais l'endroit où plusieurs d'entre eux doivent déjeuner ce matin ; ils t'amuseront.
GEORGETTE à Jules, qui a l'air de la consulter.
Monsieur Jules, croyez-moi, n'y allez pas.
LIONEL
Je vous réponds, mademoiselle GeOrgette, qu'il y trouvera beaucoup de plaisir.
GEORGETTE , soupirant.
C'est égal, Monsieur. Les choses qui font le plus de plaisir, quand on sent qu'on a tort de les faire, c'est toujours un grand tourment.
LIONEL
Vous avez tous les deux des idées singulières ; il faut l'avouer. Vous voyez des ogres partout.
( Il cherche dans ses poches et en tire plusieurs papiers. ) Je Voudrais retrouver une chanson qu'ils chantaient hier; vous verriez combien ces ogres-là sont apprivoisés. Elle est toute d'opposition et de la méchanceté la plus bouffonne.... Ah ! voici une lettre que ton portier m'avait chargé de le donner.
JULES , prenant la lettre.
C'est de mon oncle.