‹ Proverbes dramatiquesChapitre 204 sur 255 · SCENE XXII · texte numérisé non relu

SCENE XXII

MADAME'HÉBERT

Madame Laroche y nous ne valons rien ni l'une ni l'autre pour nous mêler du sort d'un jeune homme; nioi, parce que je^uis trop faiUe; vous, parce que vous avez Tesprit trop gai. Nous avons gâté Raymond. Je riais des plaisanteries que vous faisiez sur sa robe; nous avions tort toutes les deux. Il s'est accoutumé à croire que nous ne mettions pas d'importance à l'état qu'il apprenait, de sorte qu'il a tourné ses idées tout de travers. Il s'est mis à aimer les femmes; il n'a pas rougi de s'en vanter à ses camarades et chez les personnes les plus recommandâbles de ce village. J'ai vu ce matin deux dames que je ne vous nommerai pas, et qui en étaient scandalisées.

C*est la femme du notaire et celle du percepteur, chez qui monsieur Saint-Utsunt a passé hier toute la journée.

MADAME HÉBEHV

On assure que mon devoir est d'exiger qu'il retourne à son séminaire, et de lui défendre de remettre les pieds chez moi , jusqu'à ce qu'il se soit engagé par des vœux; autrement je serais blâmée par tout le monde.

( Elle s'essuie les yeax. ) MADAME LAROCHE.

Voilà ce qu'on vous a dit. Je suis sûre que vous ne me le répétez avec tant de vivacité que parce que vous n'avez pas voulu prendre la peine d'y réfléchir.

5M LE sémifABISTE.

MADAMe HÉBERT.

Je sais que j'y mets un peu de vivacité; mais c'est que cela me coûte tant ! Il va s'imaginer que , parce que je lui ai rendu quelques services , je me crois en droit de lui commander. Commander ! Je n'ai jamais su commander à personne. Cependant, lorsqu'il s'agit de choses. aussi sérieuses , on est bien embarrassé. Qu'est-ce que j'ai voulu ? Empêcher qu'il ne devînt ce quç malheureusement il est devenu.

MADAME LAROCHE

Mais qu'est-ce donc qu'il est devenu? et s'il est si perverti qu'on veut vous le faire croire, pourquoi, au lieu d'être ravi d'en être débarrassé, montre-t-on tarit d'empressement à le faire rentrer ausëminair^? En le tourmentant, a-t-^on l'espoir de le faire chan* ger? Prenez-y garde, madame Hébert, prenez-y bien .garde. Pour vous complaire, il est possible qu'il se soumette à tout dans ce moment-ci ; mais l'avenir !

HàDAME HEBERT.

Qu'en Éaire ? Le garder avec moi ; je ne le puis plus. Lui-même n'y a-tril pas mis obstacle par les enfantillages qu'il a débités à qui a voulu l'entendre?

MADAME LAROCHE

A qui a voulu l'entendre ! quelle exagération !

MADAME HÉBERT

Enfin monsieur Saint-Utsunt me l'a dit positivement. Certes, ils ne sont pas assez amis ensemble pour qu'il ait cru devoir lui fsiire cette confidence , de préfé-

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rence à tout autre. Il est amoureux de moi ! Comme c'est croyable ! je serais sa mère.

MADAME LAROCHE

Ah ! pas tout-à-fait.

MADAME HEBERT

C'est égal, madame Laroche, un jeune garçoib comme cela ne peut pas être amoureux d'une femme de. mon âge.

MADAMJS UIROCHE.

Cela paraît pourtant bien vrai.

MADAME HÉBERT

H vous en a donc parlé aussi ?

MADAME LAROCHE

D'après ce que monsieur Saînt-Utsunt vous avait débité devant moi, j'ai voulu savoir....

MADAME HÉBERT

Et il VOUS a recommencé ses extravagances ?

MADAME LAROCHE

Il ne m'a pas para extravagant du tout ; il m'a parlé de très*bon sens ; il était ému : c'est tout simple ; je Tétais bien , moi.

MADAME HÉBERT

Effectivement, je lui ai trouvé ce matin un autre air que de coutume. Mais monsieur Saint-Utaunt prétend qu'il sait déjà jouer toute sorte de rôles, et qu'il est bien plus avancé que nous ne nous le figurons.

MADAME LAHOCHE.

C'est donc alors que monsieur Saint -Utsunt a besoin de quelqu'un qui sache jouer toutes sortes de rôles y quMl tient tant à ne pas le laisser échapper.

MADAME HEBERT, souriant.

Votre remarque est assez juste-

MADAME LAROCHE

Je ne vous dis pas de consentir à ce qu'il demande; mais ne le forcez pas à faire ce qu'en conscience il ne peut pas faire. Il trouvera toujours bien par ses talens l'équivalent d'une cure comme celle-ci. Quand un pauvre pasteur de village a empêché ses paysans de danser, il a fait la seule chose qui pouvait l'amuser; le reste est fort ennuyeux. Est-ce un sort pour un jeune homme qui se sent du mérite?

MADAME HÉBERT

Du mérite, c'est bientôt dit, madame Laroche. Monsieur Saint-Utsunt est loin de trouver que Raymond ait le mérite qu'il devrait avoir.

MADAME LAROCHE

Est-ce qu'à nous deux nous ne suffisons pas pour connaître Raymond aussi bien que monsieur Saint-Utsunt prétend le connaître? Tant qu'il n'a été qu'un enfant, il n'y a pas d'éloges qu'on ne vous en ait faits ; il est devenu homm^e , ce n'est pafe sa faute. On lui mettrait à présent dix t^obes de séminariste l'une sur l'autre, que cela n'y ferait rien. Sortez-le dé l'état qu'on veut lui faire prendre de force, il n'y aura plus un mot à

dire ; ce sera un jeune homme qui veut se marier un peu plus tôt que Ijes autres : cela prouve qu'il est bien innocent.

MADAME HÉBERT

Quand Louise, tantôt, m'a avoué qu'elle avait une autre inclination, et que Raymond le savait, je me suis demandé : « Mais alors que me voulait-il ? » Il était tremblant comme une feuille ; il m,e serrait les mains d'une manière extraordinaire. J'étais si loin de m'imaginer que cela me regardait, que je cherchais à lui donner du courage; je croyais devoir lui parler avec plus de douceur encore qu'à l'ordinaire.

MADAME LAROCHE

C'était tout bonnement de l'huile que vous jetiez sur le feu.

MADAME HÉBERT

Pouvais-je m'en douter?

MADAME LAROCHE

Parce que vous n'êtes pas coquette. Vous êtes d'une candeur, à cet égard, qui est perfide pour un jeune homme comme Baymond. J'ai été vingt fois au moment de vous avertir de le traiter avec plus de réserve, à cause de lui, et pour éviter ce. qui est arrivé.

MADAME HÉBERT

Il fallait m'avertir, madame Laroche.

MADAME LAROCHE

Je vous demande ce qu'un jeune homme peut désirer de mieux gu'une femme charmante, toujours

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