‹ Proverbes dramatiquesChapitre 236 sur 255 · SCENE IV. W · texte numérisé non relu

SCENE IV. W

MADAME CARRÉ

Mais cependant, quand je vois ma fille sur le chemin de ressembler à madame Abraham de V École des Bourgeois y et toute prête à donner Victorine à un comte qui n'a rien, sur la recommandation de madame de Crédicourt qui est une singulière caution , ce n'est pas agréable.

M. DU ROSNAY

Alors expliquez-vous avec madame Dubreuil; diteslui que ce mariage ne vous convient pas.

MADAME CARRÉ

Vous savez le mal que nous nous sommes donné, monsieur Carré et moi, pour amasser notre fortune; n'est-^il pas cruel de penser qu'elle ne servira qu'à enrichir des petits Bretignac , qui ne sauront seulement pas où était situé notre chantier.

M. DU ROSNAY

Vous voyez de trop loin. Quand on fait sa fortune ^ est-ce bien à ses aiTière-petits-enfans que l'on pense ?

A la bonne heure; mais je suis certaine que monsieur Edouard ne rougirait pas de nous; au lieu que votre comte de Bretignac, qui est accoutumé à vivre de l'air du temps, ça doit mépriser le travail et ceux qui ont travaillé.

M. DU ROSNAY

Je vous le répète , refusez votre consentement.

MADAME CARRÉ

Oui; et puis ce mariage avec monsieur Edouard n'a qu'à mal tourner, j'en serai responsable.

4M LA BOXBTfi HAMABî.

M. DU aOSNàT.

Pour n'être responsable de rien ^ ne vous mêlez de rien.

MADAME CARRE

On peut bien demander des conseils.

M. DU BOSNAY.

Sans doute; mais je voudrais avant tout vous voir plus tranquille. Vous voulez arranger, un avenir à perte de vue; cela n'est pas raisonnable. Votre fortune vous a déjà servi à marier madame votre fille d'une manière avantageuse; elle, aidera encore à l'établissement de mademoiselle Victorine. Voilà une fortune qui vous aura servi à tout ce qu'elle pouvait vous servir. Le reste n'est que du tourment en pure perte.

MADAME CARRE

Je me tais, je me tais; vous m'accuseriez de trop de prévoyance, et vous blâmeriez encore ce que je pourrais vous dire. Laissons aller les choses ; Victorine en décidera. Vous ne m'en voulez plus?

M. DU ROSNAX.

De quoi vous en voudrais-je ^ mon Dieu ?

SCÊN£ V.

MADAME CARRÉ, M. DU ROSNAY, madame DE CRÉDICOURT.

MADAME DE GRÉOIGOURT.

Puisque madame Carré ne veut pas paraître dans \e salon , i\ faut bi^n venir la chercher ici.

MADAME CARRÉ

Monsieur du Rosnay, madame est madame de Crédicourt.

MADAME DE CRÉDICOURT.

Monsieur s'appelle du Rosnay ? Ce nom-là ne m'est pas inconnu. Du Rosnay! Eh! mon Dieu, c'était le nom d'une de mes amies intimes à Bruxelles. (Madame

Carrtf toasse pour couvrir la voix de madame de Cre'dicourt , qui n'y fait pas attention.)

Une petite femme charmante, qui nous donnait des soupers d^icieux.^

(M. du Rosnay montre une trës-grande impatience.) MADAME CARRÉ.

Madame la baronne, il fait bien humide ce soir.

MADAME DE CRÉDICOURT.

Très-humide. Cette petite madame du Rosnay,...

( M. du Rosnay 5ort, après avoir fait un geste d'impatience.) v^U eSt-CC GOnC"

qiVil a, ce monsieur?

MADAME CARRÉ , avec émotion.

C'est de sa femme que vous parliez.

MADAME DE CRÉDICOURT.

Ah! c'est drôle.

MADAME CARRÉ

Une femme qu'il idolâtrait. Il n'a émigré qu'à cause d'elle , parce qu'elle voulait à toute force émigrer.

MADAME DE CRÉDICOURT.

Je me rappelle. Il y avait un chevalier d'Espérat qui avait émigré aussi à la même époque.

( Elle rit. ) MADAME CARRÉ.

Ce qui vous paraît si gai a fait le malheur de sa vie. C'est ce qui l'a engagé à passer en Russie y où il

est resté jusqu'à ce qu'il ait pu revenir en France.

MADAME DE CRÉDICOURT.

Pauvre homme ! Mais quelle folie aussi de s'aviser d'être jaloux <le sa femme dans un temps où rien ne vous y obligeait. C'est donc un original ?

MADAME CARRÉ

Madame, je vous demande la permission d'aller voir ce qu'il est devenu. Je le connais; il serait possible que le peu de mots que vous avez prononcés lui eussent fait beaucoup de mal.

MADAME DE CRÉDICOURT.

Après plus de trente ans ! (EUe va au cbnd da thëttre.) Tranqùillisez«vous 9 madame; je le vois établi sur un bon canapé, où il peut se livrer en pleine liberté à toute l'amertume de ses regrets. Parlons de quelque chose de plus nouveau. Madame Dubreuil a dû vous instruire de nos projets pour Victorine.

MADAME CARRÉ, d'an air de discrétion.

Madame, cela ne me regarde pas.

MADAME DE CRÉDICOURT.

Depuis quand le mariage d'une petite -fille ne regarde-t-il plus sa grand'mère ? Dites plutôt que vous pencheriez pour monsieur Edouard de Latour. Je le sais; et vraiment, madame Carré, il y a assez d'argent dans votre famille pour que vous cherchiez à présent à y faire entrer quelque chose de mieux.

MADAME CARRÉ

Qu'est-ce qu'il y a de mieux, madame, qu'une fortune bien acquise ?

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