CENE V
M. LEFRANG.
On ne pave guère les chemins de traverse, mademoiselle.
MADEMOISELLE SACHET
A Paris, on pave partout'
MADAME DUMOFF.
Monsieur Lefranc, c'est un bien vilain procédé de votre part. Pourquoi me vantiez-vous tant cette terre, puisque vous saviez qu'on ne pouvait pas y arriver? Faire faire quarante lieues de poste à des femmes, pour les tuer ensuite dans des chemins de traverse.
M. LEFRANC
Vous n'êtes pas tuées.
MADAME DUMONT
Cela vous est bien aisé à dire ; vous étiez à cheval.
M. LEFRANG.
C'était pour indiquer les mauvais pas à l'homme qui vous conduisait.
MADAME DUMONT
Vous les lui avez bien indiqués, en effet, car il ne
nous en a pas échappé un seul. (On entend le son des doches; madame Domont ëcoate avec attention. ) Qu'cSt-CC qUC c'eSt qUC Ce
carillon-là?
M. JACOB
Ce sont les cloches de la paroisse qui célèbreiit votre arrivée , madame.
MADAME DUMOIYT, d'un air de grande satisfaction.
C'est pour moi que les cloches sonnent ainsi ? £n-
tendez-vous , mademoiselle Sachet, les cloches qui sonnent pour moi ?
MADEMOISELLE SACHET
Oui, madame. Je trouve que, pour le son, elles ressemblent un peu à celles de Saint-Nicolas-des- Champs.
MADAME DUMONT
Comnie les cloches de Saint-Nicolas-des-Champs n'ont jamais sonné pour moi , je ne puis pas dire ; mais celles-ci me paraissent très -harmonieuses. Vous me présenterez le curé, monsieur Lefranc. (Oa
tire des coups de fusil en-dehors. )
MADEMOISELLE SACHET, efirayë*.
Ah ! mon Dieu !
MADAME D^MONT , prenant par dogrés un air d'importance.
Qu avez- VOUS donc, mademoiselle Sachet? Vous êtes d'un enfantillage aujourd'hui !..,. Ne devinezvous pas que ce sont des réjouissances? Je ne pourrai
plus vous mener avec moi. < O» fait une nouvelle décharge j mademoiselle Sachet se bouche le» oreilles.) Mousicur Lefrauc , ditcs à ces bonnes gens de cesser, car mademoiselle finirait par se trouver mal.
C'est plus fort que moi, madame. A Tivoli, au moment du feu d'artifice , je m'en vas toujours dans les coins.
MADAME DUMONT
Les feux d'artifice n'ont rien de commun avec ceci.
8CKNE V. ft3
MADELAII9E.
Est-ce que madame ne voudra pas recevoir ses
SUJ etS. ( Mademoiselle Sachet fait un mouvement de lurpriM ; madame Dnmont la regarde de manière & lui imposer silence. )
MADAME DUMONT, k Madeleine.
Qu'appelez-vous mes sujets ?
M.JACOB
C'est l'expression dont ils se servent ici pour désigner les gens qui vous entourent, et dont une grande partie travaille d'habitude pour le château.
MADAME DUMONT
L'expression est bonne ; mais je ne crois pas que je puisse les recevoir tout de suite. J'ai besoin de me remettre un peu. Qu'on leur dise d'attendre. Je suis si horriblement fatiguée. Comprenez-vous, monsieur Lefranc ? Qu'on leur dise d'attendre.
M. JAGOB.
Si madame voulait entrer dans la pièce à côté, on y a fait du feu.
MADAME DUMONT
Hé bien ! à la bonne heure. Je n'ai pas froid ; mais le feu délasse.
MA DEL AINE
Madame ne désirerait pas prendre quelque chose?
MADAME DUMONT, souriant.
Que pourriez-vous m'offrir, ma bonne?
MADELAII9E.
Dame ! une tasse de lait, si vous voulez.
MADAME DUMONT
Cela vous tente-t-il, mademoiselle Sachet?
MADEMOISELLE SACHET
Oh! du lait de campagne, on dit que c'est si bon.
MADAME DUMONT, k Madelaine.
Vous nous donnerez du lait. (Madelaine y» pour sortir.)
Dities-^moi, ma bonne , qu'est-ce que vqus êtes ici?
Madame , je suis la fermière.
MADAME DUMONT
Vous êtes mî^riée alors?
MADELAINE
Gomme de juste.
MADAME DUMONT
Combien avez- vous d'enfans?
MADELAINE
Deux, madame.
MADAME DUMONT
Ce n'est pas assez pour une fermière. Où est votre mari?
MADELAINE
Il viendra, madame.
MADAME DUMONT
Je lui parlerai. A présent, conduisez-nous à la chambre où il y a du feu. Venez, mademoiselle Sachet. Nous reviexidrons bientôt, messieurs.
( Elle sort ; mademoiselle Sachet et Madelaioe la suivent. )