SCÈNE II. «M
LE COMTE
Si je n'avais pas perdu autant d'argent la semaine dernière, je ne serais pas embarrassé d'en finir. Le père a beau crier bien fort Un contrebandier!
LE CONSEILLER
Êtes-vous sûr qu'il fasse la contrebande ?
LE COMTE
Sûr comme on est sûr de ces choses-là; vous entendez bien.
LE CONSEILLER
C'est égal; c'est bon à savoir.
LE COMTE
Vous serez mon sauveur. Le margrave est si fantasque ! Malgré les bontés qu'il a pour moi, avec les redoublemens de morale qui lui prennent de temps en temps, il n'a qu'à s'imaginer qu'il sera très-glorieux pour lui de faire un exemple, il est capable de m'exiler.
LE CONSEILLER
Exiler le comte de Burcshal pour la fille d'un contrebandier !
LE COMTE
Eh, mon Dieu! on ne peut pas savoir. Notre voisin de Prusse, Frédéric II , fait à chaque instant de ces choses-là; tout en le détestant, il n'y a pas aujourd'hui une tête un peu couronnée qui ne cherche à l'imiter par quelque chose; il faut y prendre garde.
t99 l'A BISfiBACE
LE CONSEILLER
Silence. J'aperçois k président de Buttler; il n'entend pas raison sur ces matières-là , comme vous savez. C'est le sage par excellence.
LE COMTE
Je le crois plus adroit que nous tous.
(Le présidett de Buttler entre ; sprës avoir échange' un salut avec le comte et le conseiller , il s'assied et parcourt des {mpiers qu'il tient k la main. )
LE COMTE, 1ms au comeiller.
Vous croyez que ce n'est pas de l'habileté que de s'être établi comme cela à la cour? Le margrave luimême y ferait plus de façons.
LE CONSEILLER
Monsieur le président est mon supérieur; je ne puis rien dire.
( Le grand-maréchid entra. ) LE COMTE.
Salut à monsieur le grand-maréchal.
LE GRAND-MARÉCHAL
Bonjour, messieurs, il faut avouer que nous avons un prince admirable. Quant à moi, je ne puis m'en taire.
LE PRÉSmENT , sans lever la tête.
Ce çont de ces indiscrétions que l'on peut se permettre sans grand inconvénient dans le palais d'un souverain.
LE GRAND-MARÉCHAL
Ah! ah! monsieur le président, tout frondeur que vous êtes, si notre margrave avait daigné marier
SCEiKE II. 181
votre jBUe comme il a daigné marier la mienne ; 8*il avait daigné tenir son premier en&nt sur les fonts de baptême; et si, non coûtent de cela, il avait encore daigné.... •
LE PRÉSlDEirr.
Abrégez, nM)nsieur le grand-maréchal; ne savonsnous pas du reste que le margrave daigne faire tout ce qu'il fait?
LE GRÀND-MiRÉGHAL.
Vous en convenez donc ? Je sais qu'on dit qu'il y a trop d'es:altation dans mes sentimens ; mais chacun a sa manière. Mon maître me pardonne la mienne; du moins je dois le croire , puisqu'il vient encore de me décorer lui-même de l'ordre que voici.
( Il entr'ouvre m vesU et laisse Toir une décora tioo. ) LE COMTE , qui s'est approche du maréchal.
Les pierreries en sont superbes.
LE GRAND-MARÉCHAL , aree esaltaUon.
Ce n'est pas cela qu'il faut admirer; mais la manière dont cette faveur m'a été accordée. Je vous demande à quel titre?
LE PRÉSmENT.
C'est la question que l'on pourra vous faire.
LE CONSEILLER, bas au comte.
Vous m'avouerez que ce ton d'indépendance est très-rare à la cour.
LE COMTE
C'est un calcul comme un autre.
LE GRAND-MARÉCHAL
Mais j'aperçois mon gracieux souverain.
5 *( I^fe précipite au-devant du margnye. ) ( Le margrave entre accompagne' de l'evêque de Neubrunn ; le président m lève.)
LE MARGR!AVE , à révéque.
Ainsi vous croyez, monsieur de Neubrunn, que ma femme se décidera pour madame de Walter? Sans pouvoir m'expliquer pourquoi ^ Tautre ne me déplaisait pas.
LE GRAND-MARÉCHAL
Ah! mon prince, que ces paroles touchantes de Votre Altesse vont porter de soulagement dans le cœur de madame de Rosemberg.
LE MARGRAVE
3'étais accoutumé à la voir là. J'aime beaucoup par habitude , moi.
L'ÉVÉQUE
De l'aveu de tout le monde , madame de Walter est une des plus jolies personnes de la cour.
LE MARGRAVE
Comte de Burcshal, qu'en penseî-vous?
LE COMTE
Mon prince, j'en appellerais à vous-même. On avait cru remarquer que Votre Altesse....
LE MARGRAVE
Eh bien ! que mon Altesse....
LE COMTE
Avait été frappée de l'éclat de ses charmes.
SCËIVE n. 185
LE MARGRAYE, riant.
Ce sont de mauvais sujets conime vous qui ont cru remarquer cela. Je ne le cache pas, les jolies femmes attirent volontiers mes regards; mais j'aime aussi la paix; et la margrave, ah! ah!... Ce n'est pas l'embarras , Louis quatorzième de France ne s'en gênait guère ; ce qui ne Fa pas empêché d'être un trèsgrand roi, messieurs. C'est mon héros. (Arevêque.) Monsieur de Neubrunn , madame de Walter met-elle du rouge ?
L'ÉVÊQUE
Elle est si jeune et si fraîche.
LE MARGRAVE
Si elle veut me plaire, elle en mettra, et beaucoup. Avec sa pâleur, madame de Rosemberg avait toujours l'air souffrant. C'est elle qui m'a gâté la margrave; elle l'a rendue trop simple; toutes les autres ont voulu imiter leur maîtresse, et ma cour n'a plus l'air de rien. (Au président.) Qu'en pensez-vous, monsieur le censeur?
LE PRÉSIDENT
Prince, le véritable luxe d'un souverain est dans le bonheur de ses sujets.
LE MARGRAVE
C'est commun cela. Ce sont de ces maximes banales que vous avez été puiser à Ferney dans votre dernier voyage.
LE COMTE , à part.
Le margrave s'émancipe.
LE MABGBAYE.
Monsieur de Voltaire, à ce qu'on dit, se pique parfois de faire le philosophe.
LE GBAND-MARÉCHAL.
Le luxe d'un souyerain est dans l'amour des serviteurs qui entourent sa personne.
LE MARGRAVE
Je comprends mieux cela; c'est plus immédiat. D'ailleurs mes sujets ne sont pas malheureux.
LE GRAND-MARÉCHAL
Le nom de Votre Altesse est béni partout.
LE MARGRAVE, au prësideot
Vous voyez bien.
LE PRÉSIDENT
Monsieur le grand-maréchal ignore vraisemblablement ce qui se passe dans les provinces du midi.
LE MARGRAVE
Qu'est-ce qu'elles ont donc ces provinces du midi ?
LE PRÉSIDENT
Le recouvrement du dernier impôt y souffre beaucoup de difficultés. Monsieur le conseiller Linck doit même présenter à Votre Altesse un rapport....
LE MARGRAVE , «devant la Toix.
Ah ! ah ! monsieur le conseiller, vous vous en mêlez donc aussi , vous ?
SCEItfE II. 185
LE CONSEILLER , intimide'.
Mon prince, mon rapport ne sera que ce qu'il plaira à Votre Altesse.
LE MABGRAVE.
Si on écoutait les plaintes de ceux qui paient, ce serait à n'en pas finir. Il faut bien des impôts; mes provinces du midi les doivent comme les autres; n'est-il pas vrai , monsieur de Neubrunn ?
LÉVÊQI3E.
Il est écrit : Rendez à César ce qui est à César.
LE MARGBAYE.
Pour mes peuples, je suis César, et il faut qu'ils me rendent tout ce dont j'ai besoin. S'imagine-t-on qu'il existe dans mon palais un puits où je trouve de l'argent quand il me plaît? Un palais ne produit rien. Que j'accorde des diminutions d'impôt, qu'estce que vous me direz, vous autres? Il faudra diminuer vos traitemens, déranger vos existences; je ne serai plus entouré que de figures allongées ; je n'aime pas les figures allongées. Voilà déjà l'évêque qui convenait avec moi tout à l'heure qu'il n'avait pas de quoi soutenir sa dignité, et, outre ce que je lui donne, certainement l'évêque a bien des ressources ; mais je conçois qu'elles ne suffisent pas à la dépense qu'il lui faudrait faire pour avoir la considération qu'il vou* drait avoir.
LE COMTE
L'économie est la perte des Étals.
LE GRAND-MARÉCHAL
En général, elle ne profite à personne.
LE MARGRAVE
Si les provinces du midi se plaignent^ c'est qu*à coup sûr les provinces du nord sont heureuses; veillez à cela, monsieur le conseiller. H y a beaucoup plus de jalousie que de malaise réel au fond de toutes les plaintes. Je veux être tranquille. Allez.
( Le conseiller sort. ) LE GRAND-MARÉCHAL.
Les novateurs n'ont pas beau jeu avec notre maître.
LE MARGRAVE
Je ne vous en veux pas pour cela, mon cher président; continuez à me parler à cœur ouvert. J'aime assez qu'il y ait à ma cour un homme de votre humeur; mais, pour Dieu, ne m'en élevez pas d'autres. Henri quatrième de France n'a eu qu'un Sully. Il ne faut pas que les remontrances descendent jusqu'aux conseillers; je n'en souffre même pas de mes évêques; quoique certainement ils ne demanderaient pas mieux que de me tourmenter avec leur pouvoir spirituel. (Ai'e'vèque.) Vous Hcz , mottsicur de Neubrunn? Oh! je sais bien que ce n'est pas sur les gens d'esprit que le pouvoir spirituel a le plus d'influence.
L'ÉVÊQUE
Mon prince, monsieur de Voltaire, que vous n'aimez pas, n'a jamais rien dit d'aussi fort.
LE MARGRAVE
Bah ! je serais plus fort que monsieur de Voltaire ! Vous êtes un flatteur. Il est certain, quand on a bien déjeuné, qu'on a l'imagination plus éveillée qu'à l'or-