I.ES INTERPRETATIONS
Qu’est-ce .donc alors, monsieur le commissaire? Jamais je n’attends que votre sonnette m’avertisse pour faire balayer le devant de ma porte , pour la faire arroser dans les grandes chaleurs, et, l’iiiyer, pour faire casser la glace. Tous les dimanches, comme je vends des objets de luxe, je barbouille moi-même mes carreaux de vitre avec du blanc d’Espagne, ainsi que doit le faire toute personne honnête qui a des mœurs et qui connaît ses ilevoirs. Je ne vois pas, d’après cela, monsieur le commissaire, ce qui a pu m’attirer l’honneur de votre visite.
LE COMMISSAIRE
’Vous n’êtes pas sans avoir entendu parler des bruits qui se répandent sur votre voisin monsieur Dubourg?
MADAME BABYLAS
Je sais que monsieur Dubourg demeure au n" 45, ipi’il a une femme et une fille; mais je n’en sais pas davantage.
LE COMMISSAIRE
.\llons, allons, madame Babylas, ne vous faites pas prier.
MADAME BABYLAS
levons déclare, monsieur le commissaire, que si c’est pour me faire appeler comme témoin
LE COMMISSAIRE
Il ne s’agit pas ici de témoignage, madame Babylas. Est-ce qu’un commissaire peut rien apprendre? Est-ce
SCÈ.^E WJ.
qu’il ne sait pas tout? Est-ce qu’il ne connaît pas à fond les personnes qui demeurent sur son arrondissement ?
MADAME BABYLAS
Je le croyais , moi.
LE COMMISSAIRE, an peu tlwirdi.
Et vous aviez raison.
MADAME BABYLAS
Oh ! que nenni. Je vois à présent que vous ne savez les choses qu’en les demandant, et au moment que vous avez besoin de les savoir.
LE COMMISSAIRE, reprenant de rasiurinca.
Qu’ai-je besoin, par exemple, de savoir que monsieur Godiveau?....
MADAME BABYLAS
C’est bien, c’est bien, monsieur le commissaire.
LE COMMISSAIRE
Je le sais pourtant.
MADAME BABYLAS
Et VOUS pensez qu’il pourrait faire cette folie?
LE COMMISSAIRE, ayant l'air de comprendre madame Babjla>.
Gomment! si je le pense! j’en suis certain.
Mais cette petite Rose n’a pas une obole, au lieu que moi je puis lui apporter près de mille éciis. ...
246 LES i:VTERPBÉTATIO!«S.
LE COMMISSAIRE
Nous reviendrons sur cela plus tard.
MADAME BABYLAS
Oui, monsieur le commissaire, et vous vous chargerez de lui dire un mot, n’est-il pas vrai? Quant à monsieur Dubourg, je ne vous apprendrai rien en vous disant que c’était un Joueur déterminé.
LE COMMISSAIRE, caobant son clunDcmeot.
Assurément non. Mais, voyez-vous, madame
Babylas, nous ne pouvons guère assigner une pareille cause à l’action qu’il a commise, parce que l’on crie déjà assez contre les maisons de jeu, et que c’est un mal nécessaire par l’argent que ça rapporte.
MADAME BABYLAS
Vous répondrez la même chose sur la loterie, où il risquait des sommes immenses.
LE COMMISSAIRE, même jeu.
La loterie!.... La loterie e.st autorisée par les lois. Il ne faut jamais chercher la cause du mal dans les lois.
MADAME DABYI..AS.
Ah çà! mais, est-ce aussi accuser les lois que de dire que monsieur Dubourg s’est ruiné à tripoter sur les rentes?
LE COMMISSAIRE
Ce sont des causes générales. Un rapport qui ne contiendrait que cela n’apprendrait rien à personne;
8C£i\E XVI.
on n’y ferait pas attention. Cherchons donc autre chose. Monsieur Diibourg n’avait-il pas des intrigues?
là quelques unes de ces belles dames qui mangent
si lestement l’argent que des pères de famille ont pris tant de peine à amasser?
MADAME BABÏLAS.
Le jeu des rentes fait beaucoup de tort aux dames dont vous voulez parler, monsieur le commissaire. Dans mon état, je sais cela mieux (jue personne. Autrefois je rachetais pour rien des robes et des parures presque toutes neuves; à présent les hommes ne se ruinent plus^ qu’à la Bourse : c’est plus moral, si vous voulez, mais c’est bien moins agréable pour tout le monde.
LE COMMIS.SAIRE.
Ainsi , nous ne trouverons rien ?
MADAME BABVLAS.
C’est-à-dire que vous ne voulez vous servir de rien.
LE COMMISSAIRE » apr^s avoir réfléchi quel<|ue (empt.
Non , non , il vaut mieux croire que monsieur Dubourg avait une conscience qui le tourmentait.
MADAME BABYLAS
Ahî
LE COMMISSAIRE , improtisant.
Les mauvaises doctrines de la philosophie moderne ( c’est cela ) n’avaient pu déraciner entièrement <le son cœur un refste de souvenirs d’enfance ; et ces souvenirs, et ces mauvaises doctrines, se combattant.
LES INTERPRETATIONS
sans cesse dans son cœur et dans son esprit, avaient fini par le porter à une mélancolie* sombre.
MADAME BABYLAS
En vérité ?
LE COMMISSAIRE
A une espèce de spleen
MADAME BABYLAS
Qu’est-ce que c’est que cela?
LE COMMISSAIRE, d'un ton d*impitieDct.
Ce n’est pas pour vous que je parle. (Repr*MQt «OU ton d’improTiMtion. ) Commc tous Ics élèves de cette philosophie exécrable, à l’âge où les passions s’amortissent, monsieur Dubourg était tombé dans ce vague qui est une mort anticipée; son regard était devenu farouche, sa conversation chagrine; tout lui déplaisait. Son aspect n’offrait plus qu’une image effrayante du désespoir et de la terreur.
M. DUBOURG, cbiutant dau la couliuc ;
Boulon de rose.
Tu seras plus heureux que moi;
Car je te destine à ma Rose,
Et ma Rose est, ainsi que toi,
Bouton de roae. (t«V.)