X. l'aBESQUE et lou MOULIÈ
« Bam, caperaa, que m*han dil^que n'ères passabi;n*at crey pas, mes que m'en bouy assegura. Sa-y me bede doumaa, et, si- m respounes a so qui-t demandarèy, de segu ta you, que t'haberan boulut ha deu tort. »
Lou caperaa, a quiparlabe atau l'abesque, que s'en tournabe ta case, tout empensat. « Moun Diu î sa-s dise, que-m ba poude demanda Tabesque ? Quin harèy-you ta respoune ? Et si nou-m trobe qu'unèsci, que hara de you ? »
Tout en caminant, cap baix, arroumegant, que s'en ba tuma lou mouliè, qui passabe per aquiu. ..
— Abisatz-p-y dounc, Moussoû Gurè! Si p-y èretz taa mau escadut sus u arbe coum soii me nas, ya bee seretzescamusat. . .Et qu'habetz dounc, ta nou bede oun p-en batz ?. . .
— Lèxe-m esta, si-u ditz lou caperaa; nou sèy so qui-m capbire; que-m eau doumaa ana bede l'abesque, et respoune a so qui-m demandara. . . At sabes, tu, so qui-m poudera dise?
— Nou pas nou, Moussoii Gurè; mes, si n'ey qu'aco qui-p bique parratz au cap, qu'eus p'en bau tira, you. . . Disin catsus et cabbat que-ns semblam, bous et you, coum mieyous ; prestatz-me dounc boste bestidure, et lexatz-m'ana per bous enso de Mounsenhou;taa plaa serèy countent deu bede de près, adayse, you qui au mouli souli bede mey d'asous que d'abesques. . .
Tau dit, tau hèyt. L'endoumaa. lou mouliè que se-p besteix de negre, et qu'arribe a l'oustau de Mounsenhou.
— Qu'es aquiu, caperaa, si-u ditz Tabesque. (Lou rnouliè qu'ère lou caperaa tout natre.)
— Obio, Mounsenhou.
— Respoun dounc a so qui-t bau demanda.
— Si a Diu platz, Mounsenhou.
— Quoant y-ha d'aci au sourelh deu cèu ?
— U cop d'oelh.
— Quoant pèse la lue ?
— Ue liure, puixsqu'ey de quoate quartz.
— De qu'ey la pregoundou de la mar ?
— D'uyetde peyre.
— Quoant de toumbaroiis caleré ta pourta tout lou sable de la mar?
— U soulet, si ère prou gran.
— >Et bee t'en tires coum u demoun, caperaa! Tè, aci dilhèu que sera ta tu lou perhoc ; respoun : quoant bali, you ?
— Bingt-et-nau dinèrs.
— Soun qu'aco, Moussoii Caperaa ! !
— Obio, Mounsenhou; lou Hilh-Diu, Jésus, que hou benut per trente; bee p'èy dounc hèyt boune payère.
— Dab tu, qu'at bey, nou y-ha pas a moule. . .
— Mey que nou credetz, Mounsenhou.
— Ditz-me dounc, et qu'en demouraram au hèyt, ditz-me so qui pensi adare.
— Que pensatz au curé, et nou pas au mouliè qui-p parle-
— Qu'es tu. mouliè ?
— A boste serbici, Mounsenhou.
— Eh dounc, si-u digou l'abesque, d'are-en la, que seras, tu, lou curé de la paropi...
Atau que-s sab quin d'u mouliè se pot ha u caperaa.
l'évêque et le meunier
« Voyans, curé, on me dit que tu ne sais pas grand' chose ; je n'en crois rien, mais je veux m'en assurer. Viens me voir demain, et, si tu réponds à ce que je te demanderai, je serai convaincu que Ton aura voulu te nuire. »
Le prêtre à qui venait de parler ainsi Févêque s'en retournait chez lui, tout pensif. «Mon Dieu, se disait-il, que va pou-
voir me demander Tévéque ? Gomment ferai -je pour répondre ? Et, s'il ne trouve en moi qu'un niais, que fera-t-il de moi ? »
Comme il cheminait, tête baissée, ruminant, il va frapper de la tête contre le meunier qui passait par là...
— Prenez donc garde. Monsieur le Ouré I Si vous étiez aussi mal tombé sur un arbre que sur mon nez, vous seriez déjà camus.. . Qu'avez-vous donc, pour ne point voii* où vous allez?
— Laisse -moi tranquille, lui dit le prêtre ; je ne sais ce qui me tourne la tête : il me faut demain aller voir Tévêque et répondre à ce qu'il me demandera.... Le sais-tu, toi, ce qu'il pourra me dire ?
— Non, certes. Monsieur le Curé; mais, si ce n*est que cela qui vous mette des passereaux dans la tête, je vais vous lesen tirer, moi.... On dit par haut et par bas que nous nouBres«em blons, vous et moi, comme jumeaux; prêtez-moi vos vêtements, et laissez-moi aller, â votre place, chez Monseigneur; aussi bien serai-je content de le voir de près, à mon aise, moi qui ai coutume de voir au moulin plus d'ânes que d'évêques...
Ainsi dit, ainsi fait. Le lendemain, le meunier, vêtu de noir, se présente chez Monseigneur.
— Te voilà, curé, lui dit l'évéqiiie. (Le meunier étaitle portrait tout craché du prêtre. )
— Oui, Monseigneur.
— Réponds donc à ce que je vais te demander.
— S'il plaît à Dieu, Monseigneur.
— Quelle est la distance d'ici au soleil du ciel ?
— Un coup d'œil.
— Que pèse la lune ?
— Une livre, puisqu'elle a quatre quarts.
— Quelle profondeur a la mer ? •
— Un jet de pierre.
— Combien de tombereaux faudrait-il pour transporter tout le sable de la mer ?
— Un seul, «'il était assez grand.
— Ëh ! tu réponds comme un malin, cin*é ! Tiens, voici peut-être où sera pour toi la difficulté; réponds : Qu'est-ce que je ▼aux, Moî^
«^ Vingt-<jaeuf deniers.
— Rien que cela, Monsieur le Curé \ I
— Oui, Monseigneur : le Fils de Dieu, Jésus, fut vendu pour trente ; je vous ai donc fait bonne mesure. . . .
— Avec toi, je le vois, il n'y a pas à moudre. . . .
— Plus que vous ne croyez, Monseigneur.
— DiS"iDoi donc, et nous en resterons là, dis-moi oe que je pense en ce moment ?
-" Vous pensez au euiié, et non pas Bua meunier qui vous parle.
— 'Tu es le meunier, toi !
— A votre service, Monseigneur.
~ Eh bieni lui dit Tévêque, à dater de ee jour, tu seras le curé de la paroisse.
Ainsi Von apprend comment d'un meunier se peut faire tin curé.
Ce conte, très-c<mnu dans les vallées d'Aspe et de Ba'petous, nous a été dit à Oloron-Sainte-Marie. Le fond en est-il béarnais ? Je ne saurais Faffîrmer.
On y trouve trois des Enigmes populaires du Languedoc, récemment publiées par M. Roque-Ferrier. Ce senties énigmes relatives à la hauteur du soleil, au poids de la lune, à la profondeur de la mer. (Revue des iang, rom., VI, p. 326-27.)
M. Cénac-Moncaut, qui eut toujours la main si malheureuse, lorsqu'il toucha aux choses historiques et littéraires du midi de la France, a écrit à sa façon, dans le livre Littérature populaire de la Gascogne^ etc., p. 50, un conte analogue, et, sans la moindre hésitation, il Ta attribué à son pays : c'est le conte où un meunier, Bemichou, répond aussi, à h. place d'un prêtre, aux questions que lui adresse M. le marquis de Loubersan ; — a Quel prix v^ut ma personne? demande, entre autres choses, M. le marquis. » — Et le faux prêtre, le meunier, fait à peu près la même réponse que le semblant de curé du Béarn à son évêque, qui lui avait pareillement demandé ce qu'il valait, lui. Monseigneur.
D'après le Cascarelet deVArmana prouvençau, 1874, p. 33, c'est à Mgr de Mazenod, naguère évêque de Marseille, qu'il avait été ainsi répondu par le jardinier Mèste Mauchuen, travesti en curé. Dans ce cas, à la vue du conte attribué à la
Gascogne et de celui de notre pays, il faut reconnaître qu'en adressant les questions embarrassantes, Mgr de Mazenod, à qui la plaisanterie n'était point désagréable, la galejado noun desplasié, n'aurait imaginé que ce qui avait été déjà inventé depuis longtemps.
Le conte béarnais confirme la justesse d'une remarque de M. Roque-Ferrier, Revue des langues romanes, VII, p. 325 : c'est que les énigmes populaires ou les questions énigmatiques ne se disent pas toujours isolément, mais que « elles se compliquent et fournissent quelquefois matière à conte. » Elles sont au nombre de six dans notre récit ; trois sont répandues dans le Languedoc, une autre est connue en Provence et dans la Gascogne. La réunion qui en a été faite ici, jointe à certaine forme vive, alerte, ne constituerait-elle pas, pour le conte béarnais, comme une espèce d'originalité ?
En terminant ce travail sur des proverbes et sur quelques autres minimes productions de l'esprit populaire, je crois devoir répéter ce que j'ai déjà dit : je* me suis efforcé de n'indiquer dans ces notes que ce que j'ai cru être particulier au Béarn.
Mais, quelque soin que j'aie mis à n'attribuer à notre pays que sa part, je ne suis pas bien sûr que l'on ne puisse pas trouver encore dans son petit lot des choses du bien d'autrui.
Le cas échéant, que chacun reprenne le sien ; ce sera bonne justice, au profit d'une meilleure répartition parémiologique à établir entre les divers pays de langue romane.
CLf'^