‹ Proverbes et comédies posthumes de CarmontelChapitre 102 sur 256 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

AMÉLIE, KLEINEBERG.

Ah ! ma chère Amélie ! je vous revois enfin !

AMÉLIE

Je vous attendais avec la plus vive impatience.

168 LE PAGE, ou LES CERïSES,

KLEINEBERG.

Dès que j'ai vu votre père au château , je me suis empressé de venir vous trouver, pour jouir du plaisir de vous voir librement , de vous parler , de

vous peindre tous les regrets Mais mon cœur est

si rempli du bonheur que je goûte à vous revoir , que j'aurai bien de la peine à vous l'exprimer.

AMÉLIE

Je suis de même; je ne croyais avoir jamais assez de temps pour vous dire tout ce que j'ai souffert de votre absence , et je ne puis que chercher en vous voyant à pénétrer vos sentimens.

KLEINEBERG.

Ah ! tout ce qu'éprouvent nos âmes doit se peindre dans nos yeux.

AMÉLIE

Eh bien ! regardons-nous , si nous ne pouvons pas nous parler.

KLEINEBERG.

Ah ! croyez-vous pouvoir m'aimer autant que je vous aime ?

Oui , sûrement ; j'ai pour vous la plus tendre amitié.

KLEINEBERG.

De l'amitié ?

AMÉLIE

Oui , sans doute.

KLEINEBERG.

Mais l'amitié n'est pas le sentiment que vous m'inspirez.

AMÉLIE

Quoi , vous me trompiez donc quand vous me disiez que vous m'aimiez ?

KLEINEBERG.

Serait-ce vous tromper que d'avoir pour vous l'amour le plus tendre ?

AMELIE.

Non ; mais quand vous dites de l'amour , ne puisje pas dire de l'amitié ? Vous étiez si content autrefois, quand je vous appelais mon ami.

KLEINEBERG.

A présent ce n'est plus la même chose.

AMÉLIE

Votre cœur est-il changé ?

Oui , sans doute , je vous aime plus que jamais '.

AMÉLIE

Pourquoi changer l'expression de nos cœurs, en nous aimant davantage ?

KLEINEBERG.

Eh bien , je dirai donc , ma chère Amélie , j'ai pour ▼ous l'amitié la plus tendre , la plus sincère , la plus vive , la plus durable , la plus

AMÉLIE

En voilà assez , en voilà assez !

KLEJNEBERG.

Pourquoi ?

AMÉLIE

C'est que je ne pourrai jamais dire tout cela.

KLEINEBERG.

Mais vous me direz bien que vous m'aimerez toujours.

AMÉLIE

Ah ! oui ; toujours , toujours.

KLEINEBERG.

Il faudrait unir nos cœurs de manière à ne pouvoir être jamais séparés.

Y M KLM-:.

Cela se pourrait-il ?

i 7 o LE PAGE, ou LES CERISES,

KLEINEBERG.

Oui , en noua mariant ensemble.

AMÉLIE

Et comment y parvenir ?

KLEINEBERG.

Ecoutez. Votre père était intime ami du mien , qui , en mourant , le pria de vouloir bien se charger de moi. Il le lui promit , et lui a tenu parole en m'élevant luimême. Il me chérit comme son enfant. S'il voulait parler à l'impératrice en notre faveur, pendant qu'elle est ici?

AMÉLIE

Croyez-vous qu'elle Fécôute avec bonté ?

KLEINEBERG.

Elle en a toujours eu pour lui , puisqu'elle lui a donné la préférence sur beaucoup d'officiers pour le faire gouverneur de* ce château.

AMÉLIE

Il est vrai , c'est même lui qui vous a fait recevoir au nombre de ses pages. Mais l'impératrice a-t-elle quelque bienveillance pour yoùé ?

KLEINEBERG.

Elle me donne souvent ses ordres et parait assez contente de mon service.

AMÉLIEu

Eh bien ?

Ah!

Quoi donc ?

KLEINEBERG.

AMÉLIE

KLEINEBERG.

Je n'avais pas pensé qu*on ne peut pas se marier tant qu'on est page.

AMÉLIE

On ne le peut pas non plus, ayant une prébende ;

et j'en ai une , comme vous savez -, c'est une grâce de l'impératrice , ayant à son service mes cinq frères, qu'il faut que mon père y soutienne.

KLEINEBERG.

Tenez , il faut toujours nous aimer , en attendant mieux.

AMÉLIE

Oui ; et si Ton vous envoie dans un régiment ?

KLEINEBERG.

Alors , je serai officier \ et je reviendrai ici , pour épouser ma chère Amélie.

J'entends quelqu'un ; si c'était mon père !

KLEINEBEllG.

Je dirai que je suis venu attendre ici l'impératrice, qui doit aller visiter se* potagers.

AMÉLIE

Ce n'est pas mon père , c'est un juif.

KLEINEBERG.

Ézéchiel , je parie ; oui , c'est lui-même ; il m'aura vu venir par-ici.

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