LA COMTESSE, LE MARQUIS
LE MARQUIS
Elle s'en va furieuse ; je suis trop heureux.
Comment ! que voulez-vous dire?
LE MARQUIS
Lisez , lisez le papier qu'elle vous a laissé.
LA COMTESSE, Hun t.
i Vous devez être contente , madame , jouissez de « votre triomphe , il est complet ; je ne vous reverrai " de ma vie. »
LE MARQUIS
Sentez-vous l'excès de sa jalousie ? Cela est-il délicieux !
Je ne comprends rien à votre joie.
LE MARQUIS
C'est que vous n'êtes pas instruite de ce qui peut la :auser.
Parlez donc.
LE MARQUIS
Vous ignorez qu'il y a plus de six mois que j'adore a vicomtesse , sans qu'elle puisse s'en douter. LA COMTESSE, Il sciait vrai?
LE MARQUIS
Pai cru m'apercevoir qu'elle n'avait pas d'éloignement pour moi , malgré ma réputation d'homme léger; c'est ce qui m'a donné la plus grande espérance. Une femme aussi sensée aime bien fortement quand la raison ne peut rien sur son âme , et j'ai prolongé le plaisir d'en triompher malgré elle , en ne paraissant pas changer de ton , ni de conduite.
Il me semble pourtant que c'était le moyen de vous assurer de son cœur.
LE MARQUIS
On aime à se flatter de pouvoir corriger les défauts de ce qu'on a subjugué, et surtout de rendre constant un homme léger et volage. Pour la nourrir de cet espoir, il ne fallait pas trop me presser ; cependant , je rêvais aux moyens que je devais employer , lorsqu'on passant sur le rempart j'ai vu ses gens à votre porte.
Vous saviez qu'elle était ici ?
LE MARQUIS
Sûrement, et je suis entré; mais, vous entendant parler toutes les deux, sans être aperçu, j'ai prié Armand de ne pas encore m'annoncer , et je n'ai rien perdu de votre conversation en restant dans cette pièce.
Le traître !
LE MARQUIS
Je vous devais des remercîmens. Alors Armand m'a annoncé ; mais quand j'ai vu que la vicomtesse s'était cachée , ne doutant pas qu'elle ne pût nous entendre, j'ai voulu la rendre jalouse. Rien ne fortifie plus l'amour que la jalousie.
LA COMTESSE. ' e !
Et vous m'avez choisie pour servir votre amour.
LE MARQUIS
Et^jui pouvais-je mieux choisir pour inspirer la plus forte jalousie ?
Je ne suis point tentée de vous remercier.
^ •* LE MARQUIS
Alors j'ai suivi le ton que vous m'avez dicté- dans votre conversation avec elle ; vous voyez comme cela m'a réussi : oui , je suis dans cet instant au comble de mes vœux. Je suis sûr qu'elle jure de ne jamais m'aimer, qu'elle me déteste, qu'elle m'abhorre, enfin qu'elle finira*..
Par vous adorer.
LE MARQUIS
Ne pensez pas rire , je ne sais qui aimera le plus d'elle ou de moi. Non...
Mais si elle ne veut plus vous voir ainsi que moi, comment détruirez-vous sa jalousie? qui lui donnera des conseils en votre faveur?
LE MARQUIS
Son cœur.
Vous croyez qu'elle ne cessera point de vous aimer?
J'en suis très-sûr.
Vous avez une admirable opinion de vous-même.
LE MARQUIS
Non , c'est de la connaissance que j'ai de son amour que je peux tout attendre. Dans le silence et dans la
douleur , le véritable amour s accroît encore ; il court sans cesse après l'espérance, et il excuse le coupable pour s'assurer du plus doux retour. Je veux seulement qu'elle puisse m'en tendre. . . ?
Si elle refuse de vous voir ?
LE MARQUIS
J'en serai désespéré , parce qu'elle en souffrira plus long-temps ; mais je la suivrai partout, et à la fin je la forcerai de m'écouter.
Que lui direz-vous pour vous justifier ?
LE MARQUIS
Je lui avouerai tout ce que j'ai fait , et je lui dirai que c'était l'opinion que je savais qu'elle avait de moi , et celle que j'avais d'elle , qui m'ont fait employer de pareils moyens de m'assurer de son cœur.
Vous ne lui écrirez pas p
Dans le premier moment , elle déchirerait ma lettre sans la lire , et elle la jetterait au feu.
Dans ce temps-ci , il n'y a pas de feu.
LE MARQUIS
Je vous entends ; elle pourrait en ramasser les morceaux, les rejoindre, les lire, et...
LA COMTESS-E.
Vous pardonner.
LE MARQUIS
Je vais écrire, et je donnerai ma lettre, si je ne peux pas la voir.
ARMAND, annonçant.
Monsieur le commandeur de Clérac.
LE MARQUIS
Mon oncle ! Je m'enfuis ; je ne veux pas perdre un instant.
SGÈNE X.
LA COMTESSE, LE COMMANDEUR
LE COMMANDEUR
Vous voyez , madame , combien mon neveu est aise de me voir.
Je sais qu'il a une affaire très-essentielle , et où il n'y a pas un moment à perdre.
LE COMMANDEUR
Si vous l'excusez , je n'ai plus rien à dire ; mais puisqu'il a le bonheur d'être de vos amis, madame , vous ne pourrez nous refuser de nous rendre un service à tous deux. .
Je serais fort aise de le pouvoir.
LE COMMANDEUR
Le Marquis est le seul de mes neveux à qui je me suis attaché ; et j'ai bien fait , puisque les autres sont morts.
Il ne vous reste donc plus que lui ?
LE COMMANDEUR
Non , il est toute mon espérance ; mais je trouve que nous avons déjà perdu bien du tempe • il a trente ans.
Il me l'a dit.
LE COMMANDEUR
Il vous la dit?
Oui , vraiment , nous parlons quelquefois raison ensemble.
LE COMMANDEUR
C'est-à-dire vous , madame. Quoi qu'il en soit , je suis très-occupé de lui, et plus qu'il ne pense. Je voudrais le marier.
Cela ne sera pas bien difficile.
LE COMMANDEUR
* Je l'espère , et mon espérance est fondée sur une chose qu'il ignore ; ce sont des fonds considérables que j'ai placés en son nom pour l'établir avantageusement.
Vous êtes ce qu'on peut appeler un bien excellent oncle.
LE COMMANDEUR
Il n'y a pas un grand mérite à cela ; ce n'est que de l'argent ; j'aurais pu le dépenser sans plaisir , et j'en ai trouvé un très-grand à le conserver pour mon neveu. Voici donc ce que j'attends de vous, madame; ce sont des conseils , et un choix parmi les femmes que vous connaissez.
Et vous vous en rapporterez à moi ?
LE COMMANDEUR
A qui donc pourrai-je mieux m'adresser?
XAiCOMTÉSSE.
Eh bien , apprenez »qufe> dan& ce moment-ci vous, pourrie» terminer bien ■ des maux , et tendre deux personnes heureuses. - :
LE COMMANDEUR
Ah ! ah ! ceci est intéressant. Quoi ! le marquis serait amoureux ? Réellement?
Et de plus, il est aime.
LE COMMANDEUR
Eh bien ! je ne vois pas de malheur dans tout cela, puisque vous êtes au fait , madame ; c'est sûrement une personne de mérité qui est parvenue à le fixer ?
Certainement.
LE COMMANDEUR
Ah ! madame, nommez-la-moi , je vous en supplie.
C'est la vicomtesse de Blérose.
LE COMMANDEUR
La vicomtesse de Blérose ! C'est elle que j'aurais choisie : je ne perds pas un instant.
Attendez donc
LE COMMANDEUR, «'enfuyant.
Non, non ; je reviens tout de suite.
Mais, c'est qu'il est nécessaire que vous sachiez...