‹ Proverbes et comédies posthumes de CarmontelChapitre 14 sur 256 · LA COMTESSE, LE MARQUIS · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, LE MARQUIS

LE MARQUIS

Elle s'en va furieuse ; je suis trop heureux.

Comment ! que voulez-vous dire?

LE MARQUIS

Lisez , lisez le papier qu'elle vous a laissé.

LA COMTESSE, Hun t.

i Vous devez être contente , madame , jouissez de « votre triomphe , il est complet ; je ne vous reverrai " de ma vie. »

LE MARQUIS

Sentez-vous l'excès de sa jalousie ? Cela est-il délicieux !

Je ne comprends rien à votre joie.

LE MARQUIS

C'est que vous n'êtes pas instruite de ce qui peut la :auser.

Parlez donc.

LE MARQUIS

Vous ignorez qu'il y a plus de six mois que j'adore a vicomtesse , sans qu'elle puisse s'en douter. LA COMTESSE, Il sciait vrai?

LE MARQUIS

Pai cru m'apercevoir qu'elle n'avait pas d'éloignement pour moi , malgré ma réputation d'homme léger; c'est ce qui m'a donné la plus grande espérance. Une femme aussi sensée aime bien fortement quand la raison ne peut rien sur son âme , et j'ai prolongé le plaisir d'en triompher malgré elle , en ne paraissant pas changer de ton , ni de conduite.

Il me semble pourtant que c'était le moyen de vous assurer de son cœur.

LE MARQUIS

On aime à se flatter de pouvoir corriger les défauts de ce qu'on a subjugué, et surtout de rendre constant un homme léger et volage. Pour la nourrir de cet espoir, il ne fallait pas trop me presser ; cependant , je rêvais aux moyens que je devais employer , lorsqu'on passant sur le rempart j'ai vu ses gens à votre porte.

Vous saviez qu'elle était ici ?

LE MARQUIS

Sûrement, et je suis entré; mais, vous entendant parler toutes les deux, sans être aperçu, j'ai prié Armand de ne pas encore m'annoncer , et je n'ai rien perdu de votre conversation en restant dans cette pièce.

Le traître !

LE MARQUIS

Je vous devais des remercîmens. Alors Armand m'a annoncé ; mais quand j'ai vu que la vicomtesse s'était cachée , ne doutant pas qu'elle ne pût nous entendre, j'ai voulu la rendre jalouse. Rien ne fortifie plus l'amour que la jalousie.

LA COMTESSE. ' e !

Et vous m'avez choisie pour servir votre amour.

LE MARQUIS

Et^jui pouvais-je mieux choisir pour inspirer la plus forte jalousie ?

Je ne suis point tentée de vous remercier.

^ •* LE MARQUIS

Alors j'ai suivi le ton que vous m'avez dicté- dans votre conversation avec elle ; vous voyez comme cela m'a réussi : oui , je suis dans cet instant au comble de mes vœux. Je suis sûr qu'elle jure de ne jamais m'aimer, qu'elle me déteste, qu'elle m'abhorre, enfin qu'elle finira*..

Par vous adorer.

LE MARQUIS

Ne pensez pas rire , je ne sais qui aimera le plus d'elle ou de moi. Non...

Mais si elle ne veut plus vous voir ainsi que moi, comment détruirez-vous sa jalousie? qui lui donnera des conseils en votre faveur?

LE MARQUIS

Son cœur.

Vous croyez qu'elle ne cessera point de vous aimer?

J'en suis très-sûr.

Vous avez une admirable opinion de vous-même.

LE MARQUIS

Non , c'est de la connaissance que j'ai de son amour que je peux tout attendre. Dans le silence et dans la

douleur , le véritable amour s accroît encore ; il court sans cesse après l'espérance, et il excuse le coupable pour s'assurer du plus doux retour. Je veux seulement qu'elle puisse m'en tendre. . . ?

Si elle refuse de vous voir ?

LE MARQUIS

J'en serai désespéré , parce qu'elle en souffrira plus long-temps ; mais je la suivrai partout, et à la fin je la forcerai de m'écouter.

Que lui direz-vous pour vous justifier ?

LE MARQUIS

Je lui avouerai tout ce que j'ai fait , et je lui dirai que c'était l'opinion que je savais qu'elle avait de moi , et celle que j'avais d'elle , qui m'ont fait employer de pareils moyens de m'assurer de son cœur.

Vous ne lui écrirez pas p

Dans le premier moment , elle déchirerait ma lettre sans la lire , et elle la jetterait au feu.

Dans ce temps-ci , il n'y a pas de feu.

LE MARQUIS

Je vous entends ; elle pourrait en ramasser les morceaux, les rejoindre, les lire, et...

LA COMTESS-E.

Vous pardonner.

LE MARQUIS

Je vais écrire, et je donnerai ma lettre, si je ne peux pas la voir.

ARMAND, annonçant.

Monsieur le commandeur de Clérac.

LE MARQUIS

Mon oncle ! Je m'enfuis ; je ne veux pas perdre un instant.

SGÈNE X.

LA COMTESSE, LE COMMANDEUR

LE COMMANDEUR

Vous voyez , madame , combien mon neveu est aise de me voir.

Je sais qu'il a une affaire très-essentielle , et où il n'y a pas un moment à perdre.

LE COMMANDEUR

Si vous l'excusez , je n'ai plus rien à dire ; mais puisqu'il a le bonheur d'être de vos amis, madame , vous ne pourrez nous refuser de nous rendre un service à tous deux. .

Je serais fort aise de le pouvoir.

LE COMMANDEUR

Le Marquis est le seul de mes neveux à qui je me suis attaché ; et j'ai bien fait , puisque les autres sont morts.

Il ne vous reste donc plus que lui ?

LE COMMANDEUR

Non , il est toute mon espérance ; mais je trouve que nous avons déjà perdu bien du tempe • il a trente ans.

Il me l'a dit.

LE COMMANDEUR

Il vous la dit?

Oui , vraiment , nous parlons quelquefois raison ensemble.

LE COMMANDEUR

C'est-à-dire vous , madame. Quoi qu'il en soit , je suis très-occupé de lui, et plus qu'il ne pense. Je voudrais le marier.

Cela ne sera pas bien difficile.

LE COMMANDEUR

* Je l'espère , et mon espérance est fondée sur une chose qu'il ignore ; ce sont des fonds considérables que j'ai placés en son nom pour l'établir avantageusement.

Vous êtes ce qu'on peut appeler un bien excellent oncle.

LE COMMANDEUR

Il n'y a pas un grand mérite à cela ; ce n'est que de l'argent ; j'aurais pu le dépenser sans plaisir , et j'en ai trouvé un très-grand à le conserver pour mon neveu. Voici donc ce que j'attends de vous, madame; ce sont des conseils , et un choix parmi les femmes que vous connaissez.

Et vous vous en rapporterez à moi ?

LE COMMANDEUR

A qui donc pourrai-je mieux m'adresser?

XAiCOMTÉSSE.

Eh bien , apprenez »qufe> dan& ce moment-ci vous, pourrie» terminer bien ■ des maux , et tendre deux personnes heureuses. - :

LE COMMANDEUR

Ah ! ah ! ceci est intéressant. Quoi ! le marquis serait amoureux ? Réellement?

Et de plus, il est aime.

LE COMMANDEUR

Eh bien ! je ne vois pas de malheur dans tout cela, puisque vous êtes au fait , madame ; c'est sûrement une personne de mérité qui est parvenue à le fixer ?

Certainement.

LE COMMANDEUR

Ah ! madame, nommez-la-moi , je vous en supplie.

C'est la vicomtesse de Blérose.

LE COMMANDEUR

La vicomtesse de Blérose ! C'est elle que j'aurais choisie : je ne perds pas un instant.

Attendez donc

LE COMMANDEUR, «'enfuyant.

Non, non ; je reviens tout de suite.

Mais, c'est qu'il est nécessaire que vous sachiez...

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