LA MARQUISE, LE VICOMTE , DU VAL
DUVAL
M. le vicomte de Valvieux.
LE VICOMTE
Ah ! ma nièce, je suis bien aise de votas trouver; je ne m'en flattais pas trop , aujourd'hui que tout le monde est & lX)përa.
LA MARQUISE
Nous n'avons pas pu y avoir de loge.
COMÉDIE. 3o 7
LE VICOMTE
Cela me surprend , car tous avez des amis du plus grand ton , des hommes et des femmes qui font dans le monde un bruit du diable!
LA MARQUISE
. Que dites-vous donc , mon oncle ?
LE VICOMTR.
Que tout cela vous donne actuellement le meilleur air, et que , par la suite , vous partagerez leur gloire.
LA MARQUISE
Moi?
LE VICOMTE
Cela sera juste 9 et d'ailleurs vous partagerez aussi leurs plaisirs. On ne manquera pas de faire des histoires dont vous serez l'héroïne. Cela sera beau , fort leau , très-beau , madame la marquise.
LA MARQUISE
En vérité , mou oncle , je ne conçois pas pourquoi Tous me parlez sur ce ton-là.
LE VICOMTE
Ecoutez donc, j'entrevois déjà la célébrité que produiront vos charmes. Je mesure l'étendue de la carrière que vous allez parcourir, et les victoires que vous remporterez sur les autres femmes vous feront décerner les honneurs du triomphe.
LA MARQUISE
Au lieu de me persifler comme vous le faites , vous devriez plutôt employer le ton de l'amitié ; elle est toujours prévoyante , et elle peut éclairer utilement.
LE VICOMTE
L'amitié est d'un ton bien simple, bien commun , tien bourgeois , auprès de celui de vos belles dames.
3oo LA RENTRÉE DE L'OPÉRA,
LA BARONNE
Vous croyiez que je l'aimais ?
Je vous l'avoue.
LA BARONNE
Et vous me plaigniez sincèrement ?
.j ■ . JtA MARQUISE.
De tout mon cœur.
LA GARONNE
Vous pensiez donc comme la duchesse , qui croyait que j'avais une liaison intime avec lui ?
LA MARQUISE
Mais il m'était difficile de penser autrement.
LA BARONNE
Vous ignorez une chose,
LA' MARQUISE
Quoi donc ?
*»A BARONNE
Que la duchesse croit avoir lieu de s'en plaindre ; aussi voilà pourquoi elle saisit avidement toutes les occasions de lui nuire ; elle voudrait qu'il fût rebuté de toutes les femmes.
LA MARQUISE
J'entends : c'est un triste rôle que celui de vouloir décrier un nomme.
; '•" LÀ BARONNE
Voilà comme elle est.
C'est lui donner un avantage sur soi.
LA BARONNE
Aussi, vous voyez comme il en profite pour la persifler.
COMÉDIE. 3og
LE VICOMTE
Il y a une chose plus effrayante que tout cela.
LA MARQUISE
Quoi donc ?
LE VICOMTE
Cest de partager les torts de ces gens-là et ceux de leurs amis.
LA MARQUISE
Comment ?
LE VICOMTE
On est toujours persuadé que vous ressemblez à ceux avec qui vous vivez. Examinez de sang-froid leur conduite , leur façon de penser et leurs mœurs , et vous verrez combien il est dangereux pour une âme pure de s'exposer à être jugée comme eux.
LA MARQUISE
Ce qu'on ne peut approuver ne saurait séduire.
Quel est donc l'attrait qui vous enchaîne dans une pareille société ? Songez que plus il vous paraît doux et plus il peut devenir cruel. Voyez de quelle nature sont les nœuds qui lient ces femmes charmantes avec lesquelles vous vivez*, leurs protestations d'amitié sontelles vraies? Plus elles se caressent lorsqu'elles sont ensemble , et plus elles se ridiculisent et se déchirent , séparées l'une de l'autre, surtout avec les hommes. La beauté n'allume dans leur cœur que les flambeaux de la haine et de l'envie. Malheur à ces beautés qui ne se détruisent pas promptement ! on s'empresse de corrompre leurs cœurs afin de leur faire partager le mépris général.
LA MARQUISE
Et voilà donc à quoi vous pensez que je suis exposée ?
3o2 LA RENTRÉE DE L'OPÉRA,
LA BARONNE
Pardonnez-moi ; mais elle croit en savoir' autant <ju eux»
LA MARQUISE
Reverrez-vous le chevalier ?
LA BARONNE
Sûrement.
LA MARQUISE
J'avais espéré....
LA BARONNE
Une rupture ouverte ?
Mais, oui.
LA BARONNE
Vous ne prévoyez pas ce qui arriverait : on croit qu'il est mon ami , et Ton serait sûr qu'il serait mon
amant.