‹ Proverbes et comédies posthumes de CarmontelChapitre 194 sur 256 · LA MARQUISE, LE VICOMTE , DU VAL · texte numérisé non relu

LA MARQUISE, LE VICOMTE , DU VAL

DUVAL. * ■: j

M. le vicomte de Val vieux.

LE VICOMTE

Ah ! ma nièce , je suis bien aise de votas trouver ; je ne m'en flattais pas trop , aujourd'hui que tout le monde est i POpéra.

LA MARQUISE

Nous n'avons pas pu y avoir de loge.

COMÉDIE. 3o 7

LE VICOMTE

Cela me surprend , car tous avez des amis du plus grand ton , des hommes et des femmes qui font dans ta monde un bruit du diable !

LA MARQUISE

. Que dites-vous donc , mon oncle ?

LE VICOMTfc.

Que tout cela vous donne actuellement le meilleur air, et que , par la suite , vous partagerez leur gloire.

LA MARQUISE

Moi?

LE VICOMTE

Cela sera juste , et d'ailleurs vous partagerez aussi leurs plaisirs» On ne manquera pas de faire des histoires dont vous serez l'héroïne. Cela sera beau , fort beau , très-beau , madame la marquise.

LA MARQUISE

En vérité , mou oncle , je ne conçois pas pourquoi Tous me parlez sur ce ton-là.

LE VICOMTE

Ecoutez donc, j'entrevois déjà la célébrité que pro^ dmront vos charmes. Je mesure l'étendue de la carrière ({ne vous allez parcourir, et les victoires que vous remporterez sur les autres femmes vous feront décerner les honneurs du triomphe.

LA MARQUISE

Au lieu de me persifler comme vous le faites , vous devriez plutôt employer le ton de l'amitié •, elle est toujours prévoyante , et elle peut éclairer utilement.

LE VICOMTE

L'amitié est d'un ton bien simple, bien commun , bien bourgeois , auprès de celui de vos belles dames.

3o8 LA RENTRÉE DE L OPÉRA,

LA MARQUISE

Vous croyez donc qu'elles ne savent point aimer ?

L^VICOMTE

Elles font tant d'efforts pour vous persuader qu'elles vous aiment, et pour vous séduire, qu'il est aisé de voir que ce n'est qu'un jargon , et que le cœur n'y est pour rien. On ne flatte jamais excessivement que ceux doi/t on veut faire des dupes , parce qu'on en a besoin, ou que l'on veut s'en moquer. La pâte de velours cache toujours des griffes.

Il faut donc, dans le monde, se défier sans cesse les uns des autres ?

LE VICOMTE

Il faut faire plus encore $ il faut être toujours armé , prêt à se déchirer les uns les autres , et suivre le seul plaisir que la haine ait jamais pu inventer.

LA MARQUISE

On dit pourtant qu'il n'y a rien de si sot que de croire aux méchans.

LE VICOMTE

On peut le dire, je le sais ; mais qui sont ceux qui le disent.

LA MARQUISE

C'est tout le monde.

LE VICOMTE

Examinez si ce ne sont pas les méchans eux-mêmes. Ils ne veulent pas qu'on parle d'eux en mal $ ils disent qu'il y a des gens qui sont fort gais , qui ont de l'originalité , de l'esprit , qui sont très-amusans , mais ils ne vous disent pas combien ils sont à craindre. Vous rêvez ?

LA MARQUISE

C'est que vous m'effrayez réellement.

LE VICOMTE

Il y a une chose plus effrayante que tout cela.

Quoi donc ?

LE VICOMTE

C'est de partager les torts de ces gens-là et ceux de leurs amis.

LA MARQUISE

Comment ?

LE VICOMTE

On est toujours persuadé que vous ressemblez à ceux avec qui vous vivez. Examinez de sang-froid leur conduite , leur façon de penser et leurs mœurs , et vous verrez combien il est dangereux pour une âme pure de s'exposer à être jugée comme eux.

LA MARQUISE

Ce qu'on ne peut approuver ne saurait séduire.

LE VICOMTE

Quel est donc l'attrait qui vous enchaîne dans une pareille société ? Songez que plus il vous paraît doux et plus il peut devenir cruel. Voyez de quelle nature sont les nœuds qui lient ces femmes charmantes avec lesquelles vous vivez*, leurs protestations d'amitié sontelles vraies? Plus elles se caressent lorsqu'elles sont ensemble , et plus elles se ridiculisent et se déchirent , séparées l'une de l'autre, surtout avec les hommes. La beauté n'allume dans leur cœur que les flambeaux de la haine et de l'envie. Malheur à ces beautés qui ne se détruisent pas promptement ! on s'empresse de corrompre leurs cœurs afin de leur faire partager le mépris général.

LA MARQUISE

Et voilà donc à quoi vous pensez que je suis exposée?

3io LA RENTRÉE DE L OPÉRA,

LE VICOMTE

Je ne vows le dissimulerai pas , depuis deux mois vous m'inquiétez vivement.

LA MARQUISE

Et pourquoi laisser un temps si long sans venir à mon secours?

LE VICOMTE

J'ai voulu vous laisser juger par vous-même du danger auquel vous étiez exposée. Je savais à quel point votre vertu pouvait me répondre de vous, mais ce serait une imprudence impardonnable de vous y laisser exposée davantage.

LA MARQUISE

Et vous venez généreusement m'y dérober ?

LE VICOMTE

Oui, ma chère nièce.

LA MARQUISE

L'effroi commençait à me gagner, et je ne savais comment me sauver.

LE VICOMTE

Il faut rompre brusquement et sans aucune explication.

LA MARQUISE

Vous le croyez ?

Tous serez obligée sans cela de vous servir des armes de ceux que vous voulez fuir.

LA MARQUISE

J'en serais capable ?

LE VICOMTE

Oui , la politesse vous ferait employer le mensonge.

LA MARQUISE

Mais que penseront-ils de moi ?

COMEDIE. 3n

LE \1G<3MiT£.

Que vous n'êtes pas faite pour 1«* imiter. Votre conduite passée le leur aura prouvé , et celle à venir le Wuff pmu^er»^ftcowplu8,

LA MARQUISE

H& feront mille histoires sur moi.

tE VJÇQBITK,

Ek nu «uuftieat attaquée yq$ mœurs,, on, nç fesqu croirait pas; Us n£ YQiyfrfflnt qu* vous, voiu oubliée, quand les gens les plus respectables vous aimeront , vous estimeront et vous rechercheront.

LA MARQUISE

Tous fortifiez mon courage.

Tous n'en avez pas besoin , vous n'avez rien k combattre.

LA MARQUISE

Quels sont les moyens que je dois emploie* ?

LE VICOMTE

Ois sont {rès-simples. Pour un temps , quittez Paris , venez à la campagne , avec nous , respirer un air pur.

LA MARQUI3E.

Je ne demande pas mieux j je me sgns déjà , par ce projet , dégagé de tous ces liens qui m'enchaînaient ici pesajnmenft. Je vols accourir au-^devant de moi les plaisirs innoççn» et champêtres que jai tant aimés et •À souvent regrettée \ en s'enupagant de mon âme , ils me feront oublie? ces fausses voluptés , qu'on me vantait toujours vainement.

LE VICOMTE

Vous connaissez tous nos amis ; ils étaient autrefats les vôtres \ vous, vivrez encore avec eu* ; et le

3i2 LA RENTRÉE DE L'OPÉRA,

comte Achille passera aussi quelque temps avec nous, si vous l'approuvez.

LA MARQUISE

Je n'ai point de lois à donner chez vous , mon oncle.

LE VICOMTE

Il ne s'est point corrompu dans le monde ; il est toujours tel que vous l'avez vu ; il ne parle de vous qu'avec le plus grand respect, et cela m'embarrasse. Je lui voudrais un peu moins de réserve.

Il croit sans doute que je pense comme les gens avec qui j'ai vécu.

vécu.

LE VICOMTE

Autrefois il ne me cachait pas ses sentimens pour vous , et j'ai souvent regretté de n'avoir pas pu favoriser son amour. J'espère qu'il se rallumera en vous voyant.

LA MARQUISE

En me voyant?

LE VICOMTE

Sans doute ; vous êtes dans l'âge où l'on acquiert chaque jour de nouveaux charmes.

LA MARQUISE

Ah ! mon séjour dans ce grand monde doit avoir changé son cœur !

LE VICOMTE

Voilà , je vous l'avouerai , la crainte dont je n'ai pu me défendre $ mais , puisqu'àux yeux de l'amitié vous paraissez encore embellie , jugez de l'effet de vos charmes sur ceux d'un amant.

LA MARQUISE

Oui , d'un amant ordinaire.

Le comte vous estimait trop pour avoir pu vous ju-

COMÉDIE. ?i3

ger légèrement , comm e la multitude. Il n'a pu craindre tout au plus que l'effet de la dissipation, qui peut quelquefois nuire à l'amour.

LA MARQUISE

Et les suites de l'exemple ?

LE VICOMTE

La facilité avec laquelle vous allez quitter ce monde, qui enchante presque toutes les jeunes femmes , lui prouvera que vous n'avez sûrement pas été séduite par lui. H doit venir ici aujourd'hui ; je crois que je l'entends , et je vous laisse avec lui.

LA MARQUISE

Mais, mon oncle...

LE VICOMTE

Je veux qu'il apprenne de vous-même tous vos projets et toute la satisfaction que vous vous en promettez. Adieu , adieu.

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