LE PEINTRE ET LE MENDIANT
CLÉMENT
Je ne suis pas dégoûté de ce talent; mais je ne sens que trop qu'il faudra , malgré moi , que j'y renonce et que je tâche d'en acquérir un autre.
GÉRAUD
Pourquoi donc cela ?
CLÉMENT
Parce que le mien ne me rapporte plus rien : les marchands de papiers peints, avec leurs arabesques , ne laissent pas un coin de vide, dans les appartemens, où l'on puisse placer un tableau. Enfin , j'ai vendu pour vivre jusqu'à présent, toutes mes ressources, et je ue sais plus que devenir.
GÉRAUD
Ma foi ! mon ami , j'ai été comme toi : on ne veut plus de grands portraits à l'huile , par la même raison sans doute , parce qu'on ne sait où les placer* Après avoir mangé tout ce que j'avais , meubles et habits, je me suis fait peintre en miniature.
CLÉMENT
Eh bien ! ce n'est pas mal pensé , car toutes les femmes veulent avoir le portrait de leurs maris en miniature.
GÉRAUD
Oui ; mais il faut en avoir à faire et à bon marché, car tout le monde s'en mêle à présent , jusqu'aux jeunes apprentis en peinture ; et ma fortune n'en est pas plus avancée.
Mon ami, nous avons choisi là pour vivre un malheureux métier.
GÉRAUD
Je ne le sais que trop. Enfin, je suis très-embarrassé pouf un an de loyer que je dois et que je ne
peux pas payer; craignant qu'on ne me donne congé, je viens de dîner k Vaugirard, chez M. Poursoy.
CLÉMENT
Cet homme si vieux et si riche?
GÉRAUD
Lui-même* H m avait plusieurs fois dit: «Mon ami , si vous vous trouves jamais dans le besoin d'argent, ayez recours à moi, vous pouvez y compter. »
CLÉMENT
Eh bien ?
GÉRAUD
D m'a dit que je le prenais au dépourvu , que, depuis six mois , il avait éprouvé des malheurs et qu'il était sans un sou*
CLÉMENT
Je te réponds qu'il t'a bien menti.
GÉRAUD
Tu le crois ? t
Je fais plus , j'en suis sûr.
GÉRAUD
Comment cela ?
CLÉMENT
Parce qu'il m'a dit , à moi parlant, il n'y a pas encore huit jours, qu'il avait beaucoup d'argent à placer, et qu'il voudrait bien trouver à acheter des bois, des prés, enfin de bonnes fermes ; et il m'a prié de lui faire trouver quelque bonne acquisition qui pût lui rapporter considérablement.
GÉRAUD
Je ne le croyais pas si indigne menteur. Un homme comme lui !
CLÉMENT
C'est que tu ne le connaissais pas. C'est en outre le
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plus dur, le plus avare et le pins égoïste de tous les
hommes, et sa sœur est de même.
GÊRAUD.
Mademoiselle Poursoy?
CLÉMENT
Sûrement. Elle l'entretient dans ces affreux sentimens-li , parce qu'elle compte hériter de lui , quoiqu'elle soit presque aussi vieille.
GÊRAUD
On dit qu'il a plus de quatre-vingts ans.
CLÉMENT
Il convient lui-même qu'il en a quatre-vingt-deux, et il a vécu jusqu'à présent sans rendre le moindre service à personne, pas même à des gens de ses parens qui sont dans la misère.
GERAUD.
Pourquoi donc m'avait-il faitde si belles promesses?
CLÉMENT
C'est sa manie apparemment. Moi , je le connais depuis mon enfance.
GERAUD.
Et tu crois que, si tu avais recours à lui , après Savoir confié qu'il a beaucoup d'argent k placer, il ne t'obligerait pas ?
CLÉMENT
Pas plus que toi , je t'en réponds. Ce n'est pas qu'il ne m'ait dit aussi : « Mon ami, dans tous les cas, vous pourrez avoir recours à moi avec confiance , vous me trouverez toujours disposé à vous obliger. Vous pouvez compter sur moi , et croyez que je ne dis pas cela à tout le monde. »
GÉRAUD
Tiens, le voici tout près de nous ; dans ta situation, essaie de lui peindre l'embarras où tu te trouves.
Je ae lui en dirai pas seulement un mot.
GÉRAUD
Je te laisse toujours avec lui.