SCENE XIIL
LE MARQUIS, M. FRICANDEAU, DUTAL, POITETDi, 5AOT-OCE5.
DCTAL, à Poéteria qû porte la taUe avec lai.
Là 9 arrêtons-nous ici.
M. FRICANDEAU
Ma foi , monsieur le Marquis , si j'avais sa que vous seriez seul, je ne rems aurais pas donné autant à maoger.
LE MABQUIS.
Je ne serai pas seul.
H. FRICA5DEAC.
D faDait donc ne pas servir encore. Allons, Poitevin» Saint-Ouen, reportons tout cela i la cuisine.
LE MARQUIS
Que voulez-vous donc faire ?
M. FRICANDEAU
En vérité , monsieur , vous me faites servir, et mon souper sera manque.
LE MARQUIS
Non , non , nous allons tout manger.
Et qui donc ?
LE MARQUIS
Nous tous.
M. FRICANDEAU
Mais , monsieur , je ne vois personne.
LE MARQUIS
Ne sommes-nous pas cinq ?
DU VAL
Comment !
LE MARQUIS
Allons , asseyez-vous tous quatre.
(Il s'assied.) SAINT-OUEN.
Ah ! monsieur le Marquis se moque.
LE MARQUIS
Allons, monsieur Fricandeau, mettez-vous ici, et vous Duval là , Poitevin et Sâint-Ouen là aux deux bouts , et mettez le vin et l'eau sur la table.
POITEVIN
Je crois qu'il est devenu fou.
SAINT-OUEN
Je le crois aussi.
DUVAL
Je n'y comprends rien.
LE MARQUIS
Eh bien ! messieurs, me ferez-vous attendre longtemps.
Mais....
CPest que....
Nous....
N'osons....
M. FRICANDEAU
DUVAL
SAINT-OUEN
POITEVIN
LE MARQUIS
Allons , allons , finissons. Monsieur Fricandeau , ii vous. Duval, tenez. Allons, vous autres, et mangeons et buvons comme il faut.
SAINT-OUEN
Puisque vous le voulez , monsieur le Marquis , nous ferons de notre mieux.
Ce que je ne comprends pas , c'est que connaissant
tant de monde à Paris vous préfériez de souper avec nous.
LE MARQUIS
C'est que je suis dégoûté des grands fripons , qui font les honnêtes gens.
M. FRICANDEAU
Et monsieur le Marquis croit que nous sommes des honnêtes gens qui font les petits fripons.
LE MARQUIS
 peu près. Allons , buvons. A votre santé , mes amis.
POITEVIN
Monsieur le Marquis nom fait bien de l'honneur.
LE MARQUIS
Ne sotnmes-nous pas tous des hommes?
SAINT-OUEN
Cela est bien vrai.
LE MARQUIS
Eh bien , nous avons tous besoin les uns des autres.
M. FRICANDEAU
Nous avons besoin de vous, monsieur le Marquis.
Et moi n'ai-je pas besoin de vous ?
DUVAL
Ce n'est pas la même chose.
LE MARQUIS
Pardonnez-moi ; car j'ai besoin que vous me trouviez au plus tôt une condition en en cherchant pour vous.
M. FRICANDEAU
Je n'entends rien à cela.
DUVAL
Ni moi.
SAINT-OUEN
Ni moi non plus.
POITEVIN
Vous ne voyez pas que monsieur le Marquis nous renvoie tous ?
LE MARQUIS
Je ne vous renvoie pas , je voudrais même que nous pussions ne nous jamais quitter.
SAINT-ÔUEN.
Pardi , monsieur le Marquis n'a qu'à nous garder.
LE MARQUIS
Vous ne me comprendrez jamais si je ne m'explique pas plus clairement. D'abord , je ne suis point marquis } je m'appelle Lafteur ; il y a six mois que j'étais laquais , et j'espère demain , par votre secours , le redevenir encore.
M. FRICANDEAU
Ah ! mon Dieu, le bon conte que nous fait là monsieur le Marquis !
LE MARQUIS
Écoutez-moi , et vous allez savoir mon histoire ; mais buvons. (Ils boivent tous.) J'étais laquais , comme je vous ai dit... J'ai hérité de quarante mille francs, il y a six mois , et il m'a pris envie de voir avec mon argent si Ton était bien heureux d'être maître. J'ai été à Lyon , où je me suis donné le titre de marquis ; j'y ai fait des connaissances et on m'y a traité à merveilles. Voyant que je réussissais je suis venu à Paris ; j'ai persuadé à beaucoup de gens que je les connaissais ; mon visage ne leur était pas inconnu ; ils l'ont cru , et j'ai été bientôt faufilé dans le monde.
POITEVIN
Je crois qu'il dit vrai.
SAINT-OUEN
Moi , je ne m'y fie pas.
8o LA CONDITION PRÉFÉRÉE,
M. FRICANDEAU
Monsieur , tout le monde vous y aime beaucoup, à ce qu'on m'a dit.
LE MARQUIS
Oui , comme ce monde-là aime.
DU VAL
Vous y plaisiez fort , j'en suis sûr.
LE MARQUIS
Ce que je sais moi , c'est que je m'y suis bien ennuyé , et j'ai bien regretté souvent de ne pouvoir pas aller rire dans l'antichambre avec vous autres ; mais je prenais patience , parce que mes quarante mille francs avançaient un peu.
POITEVIN
Et toutes ces belles dames qui vous traitaient si bien?
LE MARQUIS
J'aurais mieux aimé leurs femmes de chambre , elles m'auraient moins trompé.
DU VAL
Mais cette maîtresse que vous aviez prise à l'Opéra ?
LE MARQUIS
Je l'avais connue couturière , et elle était bien plus jolie dans ce temps-là et bien plus fraîche !
M. FRICANDEAU
Vous faisiez du moins bonne chère.
LE MARQUIS
Qu'est-ce que c'est qu'une bonne chère qu'on mange tristement , cela ne produit que des indigestions ; un morceau de salé ou de fromage , au cabaret , m'ont toujours fait plus de plaisir.
SAINT-OUEN
Vous étiez bien assis auprès d'un bon feu.
LE MABQUIS.
Pas toujours , les femmes trouvent souvent qu'il y en a trop , et j'ai regretté bien des fois le poêle de l'antichambre.
M. FRICANDEAU
Comment ! tous n'étiez pas heureux ?
LE MABQUIS.
Est-on heureux de s'ennuyer toujours.
DUYAL.
Mais vous n'étiez pas l'esclave d'un seul homme ?
LE MARQUIS
Non , mais je l'étais de tout le monde. Avec ces gens-là si Ton n'a pas mille complaisances , ils ne se soucient point de vous. On ne peut pas avoir une volonté à soi. Il faut payer sa part d'une loge , à tous les spectacles avec des femmes qui disposent de votre place , ou vous êtes derrière elles à ne rien voir, à cause de leurs coiffures ; il faut jouer au jeu qu'elles aiment , passer les nuits à donner des revanches et être la dupe des sociétés 9 ce n'est pas là un moyen d'être heureux. Mais , Dieu merci , me voilà libre $ il ne me reste plus que deux louis de mes quarante mille
DU VAL
Tout de bon ?
Tout de bon. Ainsi vous voyez qu'il est nécessaire de me trouver une condition promptement ; je n'ai pas de quoi rester long-temps sur le pavé.
POITEVI».
Vous aviez quarante mille francs ?
LE MARQUIS
SAÎNT-OUE5.
Et vous les avez mangés ?