TOME
LE MARQUIS
Oui.
DUVAL
Mais avec cela vous auriez pu être toujours maître.
LE MARQUIS
Oui , pour être occupé de faire vivre un laquais $ au lieu que Tétant , je ne m'embarrasserai de rien , ce sera l'affaire de mon maître de me faire vivre.
POITEVIN
Ma foi, je commence à croire qu'il a raison ; les gens sont souvent plus heureux que les maîtres.
M. FRICANDEAU
Mais il vous reste bien des choses ?
Rien du tout.
DUVAL
Bijoux , meubles , chevaux , équipages , habits , linge.
LE MARQUIS
J'ai mangé tout cela , e#* demain ceux à qui j'ai tout vendu viendront le prendre. Je viens de m'arranger avec eux.
POITEVIN
Mais nous....
LE MARQUIS
Voici ce que je vous dois à chacun.
( Il leur donne les paquets qu'il a faits.) SAINT-OUEN.
Et il ne vous reste que deux louis ?
LE MARQUIS
Et puis un habit gris , et une culotte rouge.
SAINT-OUEN
Je vois bien que vous ne nous trompez pas ; mais cependant vous n'étiez pas tout-à-fait malheureux.
LE MARQUIS
J'espère au moins ne plus l'être du tout.
Mais , monsieur le Marquis....
LE MARQUIS
Dites donc Lafleur...
M. FRICANDEAU
On m'a dit qu'il ne tenait qu'à vous d'épouser madame la vicomtesse de Gourval, qui est belle et riche.
LE MARQUIS
Et très-aimable ; mais il aurait fallu la tromper, çn lui faisant croire que j'aurais été heureux en l'épousant.
M. FRICANDEAU
Croyez-vous que vous ne l'auriez pas été pareeque vous ne l'aimiez pas ? les gens riches ne spnt pas obligés d'aimer leurs femmes.
LE MARQUIS
Et vous auriez voulu que j'eusse été étranger dans ma propre maison ?
POITEVIN
Vous y auriez toujours été le maître.
LE MARQUIS
Oui , le maître ! non pas d'y recevoir ceux que j 'au-» rais le mieux aimé. J'aurais été dominé ou ennuyé par les amis de ma femme , et souvent réduit à aller chercher à souper ailleurs , sans trouver à m'amuser davantage.
DUVAL
Vous auriez eu des enfans qui auraient fait de grands mariages.
LE MARQUIS
Oui , et qui m'auraient emporté la meilleure partie de mon bien, pour le manger sottement et me donner bien du chagrin.
SAINT-OUEN
Si vous n'aviez pas eu d'enfans , vous auriez toujours été fort riche.
LE MARQUIS
Pas davantage. Comme ma femme aurait fait ma fortune , elle aurait pu croire avoir le droit de me ruiner , en faisant des dépenses extravagantes , ce qui est très-aisé actuellement , et j'aurais pu être réduit à passer le reste de ma vie , vis-à-vis d'elle dans une terre éloignée de Paris , s'il nous en était resté une , ou dans une petite maison de campagne , où j'aurais vieilli de bonne heure dans un esclavage que l'honnêteté et la reconnaissance ne m'auraient pas permis de rompre. J'aime mieux la liberté d'un domestique ; s'il n'est pas content de son maître , rien ne l'empêche de le quitter pour en prendre un autre.
£AINT-OUEN.
Cela est vrai , au moins , ce qu'il dit là.
POITEVIN
Oui , tant tenu , tant payé.
M. FRICANDEAU
Mais il faut obéir.
Bon ! est-ce qu'on ne se moque pas souvent de l'ordre ?
SAINT-OUEN
Il a raison, lui. Moi , je mets toujours mes chevaux une heure plus tard qu'on me les demande et encore j'attends toujours, surtout avec les femmes.
DUVAL
Il est vrai qu'on n'obéit guère mieux.
LE MARQUIS
Mes amis 9 s'il est dur d'obéir , c'est au malheur , et il n'y en a point dans tout cela.
DUVAL
Eh bien , écoutez-moi , il y a une certaine comtesse, qui a grande envie depuis long-temps de in attacher à elle , et qui vient de renvoyer tout son monde , si vous voulez , je puis vous répondre que nous serons tous placés demain matin.
LE MARQUIS
Je la servirai volontiers. Est-elle riche ?
DUVAL
Oui , et elle est veuve.
LE MARQUIS
Ce n'est pas là un service fatigant , on fait faire toutes les commissions par la petite poste et on les compte.
Sans doute, d autant qu'ellle paie bien les mémoires, et sans chicaner.
M. FRICANDEAU
Eh bien ! nous en ferons.
POITEVIN
En ce cas-là, je m'en vais prendre un maître à écrire.
SAINT-OUEN
Moi , je sais déjà écrire vieux-oing , c'est tout ce qu'il me faut.
LE MARQUIS
Allons , cela va très-bien ! Buvons un coup , et nous irons nous coucher.
( Ils versent à boire. ) M. FRICANDEAU.
A vous , monsieur de Lafleur.
LE MARQUIS
Fort bien , monsieur Fricandeau. (Ils choquent tous leurs verres et ils boivent à la santé les uns des autres. ) Si je vous ai grondés quelquefois , je faisais
mon métier comme vous faisiez le vôtre de jurer après moi , ainsi nous sommes quittes , à présent. Allons, embrassez-moi , nous boirons encore ensemble.
Tant que tous le voudrez.
LE MARQUIS
Je penserai toujours à la bonté que vous avez eue de me servir.
SAINT-OUEN
Vous nous avez bien payés , vous ne nous devez rien.
LE MARQUIS
Passons tous sans cérémonie.
DU VAL
Nous devons faire les honneurs à monsieur Fricandeau , il commandera toujours à la cuisine.
LE MARQUIS
Cela est vrai , nous aurons besoin de lui. Allons , bonsoir , bonsoir , mes amis ; à demain:, nous déjeu* nerons ensemble.