‹ Proverbes et comédies posthumes de CarmontelChapitre 56 sur 256 · ACTE II, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE III

M me . DE BLÉRANGE.

Non sûrement , ma mère; mais, si notre sensibilité ne peut lui plaire , devons-nous l'accabler de nos remercîmens ?

Que dites-vous, Laurence ? votre sensibilité est un trésor bien précieux \ je serais trop heureux de mériter qu'elle pût s'étendre juqu'à moi.

M 1Ie . PRÉDEAU.

Ne mettez 'donc plus de bornes à notre reconnaissance : nous allons vous devoir notre fortune , notre état.

Eh ! croyez - vous que cette fortune soit digne de vous , de tout ce que vous méritez ? qu'elle est bien au-dessous de ce que je vaudrais qu'elle fût ! '*Ah ! pourquoi n'est-ce que dans le malheur et l'indigence qu'on trouve des âmes comme les vôtres.

M me . DE BLÉRANGE.

Prenez garde , monsieur ; vous pourriez vous tromper. Combien en est-il qui n'ont pas les moyens de se développer , de se faire connaître ? Au milieu d'un monde brillant où l'on n'est occupé que de plaire et d'amuser , c'est l'esprit seul qui se montre ; qui sait même si la crainte du ridicule n'oblige pas souvent à cacher des sentimens qui paraîtraient romanesques 1 des gens qui n'ont que le plaisir pour objet ?

Ah! 'dites qui ne sont pas faits pour goûter des biens si précieux. Oui , je préfère la douceur de la solitude , avec deux personnes comme vous , à ce tumulte du monde où l'ennui empoisonne toujours les plaisirs et où l'espoir d'en trouver devient Tunique jouissance.

M"". DE BLÉRANGE.

Je crois que le sentiment, dirigé par l'esprit, a des nuances plus délicates.

Dites quelquefois plus vives ; mais toujours moins touchantes et moins senties.

M œe . DE BLERANGE.

Eh bien, n'interrogez que les cœurs, montrez-leur de la confiance , et vous leur en inspirerez. N'est-ce pas votre générosité qui a ranimé les nôtres ? on est souvent plus près du bonheur qu'on ne le croit. Je vois que la défiance que vous acquérez dans le monde ne saurait tourner à votre profit \ avec elle ,on ne voit que les surfaces, et l'on ne cherche pas à connaître davantage , quand on est guidé par la prévention. Quoique vous viviez dans ce monde , que vous semblez mépriser, votre âme n'est -elle pas sensible, tendre , généreuse ?

Eh! qui m'assurera que je ne dois pas cette sensibilité à ce spectacle touchant d'infortunés que j'ai étç assez heureux de connaître.

M m «. I*E BLÉRANGE.

Dites que vous avez eu le plaisir de soulager. Mais les auriez-vous recherchés, si ce sentiment respectable n'avait pas été déjà établi dans votre cœur ? Croyez*moi , revoyez ce monde avec des yeux moins prévenus ; vous y trouverez même du bien à faire encore, vous y plaindrez les cœurs insensibles , au lieu de les mépriser. Il en est que vous connaîtrez mieux et que vous chérirez peut être ; * vous y apprendrez qu'on y sait aimer, et ceux que vous y aimerez vous rendront heureux.

Page 1