‹ Proverbes inédits. PubliésChapitre 183 sur 221 · SCÈNE VIll · texte numérisé non relu

SCÈNE VIll

J'étois déjà venue ici de mon chef, madame; mais je ne tous trouvai pas.

M™*" DUCEAUX.

Je suis bien fâchée, mademoiselle , que vous ayez pris cette peine sans que j'en aie profité.

M^^« DKSJARDIKS.

Vous ne vous plaindrez pas, madame, que mes amies ne soient empressées pour vous. Voici mademoiselle Duteuil , et celle-ci mademoiselle Denneville.

M™^ DUCEAUX.

Autant que j'en puis juger, mademoiselle, vous choisissez bien vos amies.

M^^® DUBREUIL

A quoi nous divertirons-nous?

M™'= DUCEAUX.

A la conversation qui ne doit pas être eunuyeuse dans une telle compagnie.

M^**^ DESJARDINS

Mademoiselle Dubreuil aime à se divertir.

J'en conviens, et je crois que j'ai raison.

M""" DUCEAUX.

En quoi, mademoiselle, mertez-vous votre plaisir?

M^^'' DUBREUIL

A ne rien refuser de ce qui peut m'en faire.

M""^ DUCEAUX.

Cette passion deviendra votre supplice.

Pourquoi ?

N'avez -vous pas expérimenté vousmême que les plaisirs ne répondent jamais à ridée qu'on s'en est faite , et qu'on ne se divertit guère les jours qu'on a destinés à son plaisir.

M^^® DUBREUIL

C'est vrai; mais j'espère toujours qu'à force de chercher j'en trouverai davantage.

M™^ DUCEAUX.

Vous l'espérez en vain ; vous ne sere/i jamais contente.

a8o PROVERBES

M^^^ DUBREUIL

D'où vient ?

M™' DUCEAUX.

C'est que notre cœur est fait pour quelque chose de plus grand que ce que vous vous proposez; tout ce qui est moins que Dieu ne peut le remplir.

M^'^ DUBREUIL

Ces réflexions sont trop sérieuses pour une personne de mon âge et de mon humeur.

M^^^ DUTEUIL.

Je suis ennemie des plaisirs, parce qu'ils sont d'une grande dépense.

m"^ desjardins.

Mademoiselle Duteuil vous montre son foible en attaquant celui de mademoiselle Dubreuil.

M""* DUCEAUX.

Quoi? mademoiselle Duteuil aime autant l'argent que mademoiselle Dubreuil aime les plaisirs ?

jjlle DUTEUIL.

Il est vrai que je fais consister le bonheur dans les richesses.

nE MADAME DE MAINTENON. iSl M™* DUCE AUX.

Cette passion vous rendra malheureuse.

jyjlle nuTEUIL.

J'espère qu'elle fera mon bonheur.

M^^^ DESVIGNES

Vous dites cela pour vous divertir et pour nous faire disputer ; car il n'est pas possible que vous le pensiez.

M^^^ DUTEUIL.

Quoi? vous trouvez étrange que j'aime ce qui fait l'objet des désirs de tout le monde !

M^^® DENNEVILLE.

L'usage de l'argent est agréable, surr tout quand on en peut donner.

m''^"^ DUTEUIL.

Voilà ce que je ne coujprends pas, et j'aurois une gnande peine à m'en défaire.

M^^* DENNEVILLE.

Vous ne comprenez pas le plaisir d'en faire aux autres?

J'en contiois nn plus grand, qui est celui de le garder et de l'augmenter tous les jours.

M""' DUCEAUX.

Voilà un triste défaut.

^lle DUTEUIL.

Il n'y a là ni tristesse ni défaut; rien n'est si sage que d'amasser de l'argent, rleu n'est si sage que d'en avoir beaucoup. m""" dticeaux.

A quoi vous sert-il si vous aen usez point ?

^llç DUTEUIL.

Le plaisir est de le garder, de le voir, de le compter,de l'augmenter; et de penser qu'avec ce secours rien ne peut manquer-

M™* DUCEAUX.

Mais vous manquez de tout pour le garder ?

m"* DUTEUIL.

Je ne souffre point de celte privation, car la joie de ne le pas dépenser me console de tout.

m"^ desjardins.

Quoi ! lorsque vous avez froid, vous aimez mieux ne vous pas chauffer, que d'acheter du bois?

M^'^ DUTEUIL.

Sans doute.

M'"*" DUCEAUX.

Vous passerez votre vie dans la souffrance, et laisserez de l'argent à des gens qui se moqueront de vous.

M^'^ DUTËUIL.

Mon plaisir n'est pas de le laisser , je voudrois bien l'emporter.

M^^^ DESJARDINS A M*"* DUCEAUX.

Je vois bien, madame, que vous ne guérirez pas mademoiselle Duteuil ; peutêtre réussirez- vous mieux à traiter la ,passion que mademoiselle Desvignes a pour les livres.

M^^*" DESVIGNES

Ce plaisir est innocent.

M^^*^ DESJARDINS

Il est bien sérieux et bien inutile.

M^^^ DESVIGNES

Comment pouvez-vous le croire inutile?-

M^^® DESJARDINS

C'est qu'il n'est utile ni au bien général, ni à la société particulière.

M"'" DUCEAUX.

Non-seulement le goût de la lecture est inutile, mais il est souvent dangereux.

m'** desvignes.

Vous croyez donc que je lis de mauvais livres ?

M"»' DUCEAUX.

Les lectures les plus innocentes excitent au moins la curiosité.

M DESVIGNES

Cette curiosité n'est point blâmable , elle me met en commerce avec des gens de mérite. .

M™* DUCEAUX.

Trouvez-vous la société des morts bien divertiâsantp ?

M*'^ DESVIGNES

Ne comptez-vous pour rien de savoir ?

M*"*" DUCEAUX.

Non ; si ce savoir ne fait notre salut , ou notre bonheur.

m"* desvignes.

J'aurai le plaisir d'être savante.

M"« DUCEAUX.

La science est si peu le partage de notre sexe, que, lorsque l'on veut louer une femme qui en a, on dit qu'elle cache si bien ce qu'elle sait , qu'on ne s'en aperçoit jamais. N'est-ce pas un travail

1>E MADAME DE MAINTEWOX. 385

:bien inutile que celui qui nous donne un talent qu'il faut tenir caché?

M^^® DESVIGNES

Ce savoir contente du moins ma curiosité.

M™* DUCEAUX.

Si elle est contente, vous n'avez donc plus rien à faire?

M^^® DESVIGNES

Il y a toujours quelques livres nouveaux.

M*"^ DUCEAUX.

Votre curiosité n'est donc pas satisfaite, jet je vous assure qu'elle ne le sera jamais.

m'*® DESJARDINâ.

Pour une première fois, voilà très agréablement disputer; mais mademoiselle Denneville a besoin de vous sur son entêtement pour la cour.

M™** DUCEAUX.

Je me trouverois bien heureuse, si je pouvois lui persuader qu'elle n'y trouvera rien moins que son bonheur.

m"® DENNEVILLE.

Je n'en crois pas un si grand sur la ^erre, que celui des courtisans.

M'"'' DUCEAUX.

Vous Tont-ils dit?

m"® denneville.

Non; mai5 je vois leur grandeur; il»

sont avec le roi et tous les grands; ils ha-bitent des palais, et sont enviés de tout le monde.

M"* DUCEAUX.

Ils feroîenl plus de pitié que d'envie, si on connoissoit à fond leur état.

M^'** DENNEVILLE.

Que peuvent- ils souffrir?

M"™* DUCEAUX.

Une contrainte continuelle que Vow peut appeler une dure servitude.

M^^^ DENNEVH.LE.

En quoi consiste-t-elle?

M*"* DUCEAUX.

Dans la nécessité de se déguiser toujours, de paroître triste si le roi Test, quoiqu'on ne le soit pas; de marquer de la joie si cela leur convient, quoiqu'oa soit pénétré de chagrin; de s'ennuyer tour jours, parce qu'on ne fait jamais sa volonté; de parler contre ses sentiments, pour s'accommoder aux leurs; d'entrei:

13E MADAME ÛE MAINTENON. i'S'^

dans toutes leurs passions; de sacrifier s(m repos, sa santé, et souvent sa conscience.

m"^ denneville.

Rien n'est si triste que le portrait que vous me faites de la cour.

m""* dlceaux.

Il est encore flaltéj et je ne crois pas une plus malheureuse vie que celle de la cour, surtout pour les personnes droites, sincères; le salut y est difficile et la tranquillité impossible.

m"^ denneville.

Je me rends, car je veux me sauver, et vivre en paix.

Toujours pêche qui en prend um

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