DE MAINTENON
MARIE
Il y a long-temps que je vous cherche, ma chère sœur. Que je suis aise de vous voir!
CATHERINE
Je ne me sens pas de joie. Où avez-vous donc été cachée si long-temps ?
MARIE
Je n'ai pas fait grand chemin ; j'en suis encore à ma première condition.
CATHERINE
Et moi, j'en ai fait plus de vingt.
MARIE
Et enfin , étes-vous bien ?
CATHERINE
Chez un vrai démon !
MARIE
Et moi, chez un ange du paradis.
CATHERINE
Je suis chez madame de Merville, qui ne garde pas une fille un mois de suite, et je n'y demeure que parce que je ne sais où donner de la tète.
MARIE
Ma maîtresse a trente-cinq ans; il y en a vingt qu'elle est mariée. Elle n'a eu que deux filles avant moi , dont la première est morte ; elle a marié la seconde, et, lors qu'on lui disoit qu'elle ne faisoit pas bien de s'en défaire , elle répondit : Pourquoi l'empècherois-je de s'établir ? est-ce parce qu'elle me sert bien ?
CATHERINE
Mon démon ne m'en diroit jws autant; il me fait enrager! aussi je le lui rends bien.
DE MADAME DE MAÎNTENON. i
MARIE
Je crains de faire attendre ma maîtresse; nous nous reverrons : adieu.
CATHERINE
Parlons-en encore, car elle me paroît admirable! Comment vous traite-t-elle quand vous êtes malade?
MARIE
Elle me vient voir; quand elle est dans ma chambre, elle me sert, et quand je ne le veux pas souffrir, elle me dit : Je servirois bien un malade à l'hôpital ; comment ne servirois-je pas une fille qui n'est peutêtre malade que pourm'avoir trop servie?
CATHERINE
J'ai traîné trois mois d'une fièvre , sans que la mienne m'ait demandé ce que j'avois , ne mangeant que de vilains restes qui me faisoient mal au cœur.
MARIE
Il faut bien manger les restes de ses maîtres; mais le roi s*accommoderoit de ceux de la mienne.
CATHERINE
Comment cela?
MARIE
Elle prend tout ce qu'elle veut avec une grande propreté , sans rien gâter ni sans piller le dessus ; en un mot, comme si elle le gardoit pour un prince; et une de ses amies lui en ayant demandé un jour la raison, elle répondit qu'elle ne savoit pas traiter les domestiques comme des chiens.
CATHERINE
Je m'en vais revoir mon démon ; comme nous logeons ici près,nous nous reverrons un autre jour.
MARIE
Adieu.