‹ Proverbes inédits. PubliésChapitre 219 sur 221 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

M™* DERMONVILLE.

Je ne fais que d'apprendre que vous êtes ici , et on dit qu'il y a trois mois.

M. DU CHATEAU

Il est vrai, madame; nous y sommes venus pour un procès que j'espère gagner.

M™^ DERMON VILLE.

Madame votre femme est à plaindre d'avoir été obligée de sortir de sa province, et de faire une dépense qu'elle aura peine à soutenir.

M. DU CHATEAU

En quelque lieu' qu'elle soit, elle ne fait pas grande dépense; elle a tant d'ordre et de prévoyance dans les affaires, que, dès qu'il a fallu partir, elle a trouvé tout ce qui nous éloit nécessaire.

DE MADAME DE MAlPfTENON. 353 M"*^ DERMON VILLE.

Vous n'avez pas emprunté pour venir ici?

M. DU CHATEAU

Je n'ai pas emprunté un sou depuis que je suis marié.

j^jme DERMONVILLE.

Ce que vous dites n'est pas croyable.

M. DU CHATEAU

Je vous pardonne d'en douter, car moi-même j'ai de la peine à le comprendre ; il n'y a pourtant rien de plus vrai.

M"»*^ DERMONVILLE.

J'aurois une grande curiosité de savoir la conduite de madame votre femme, si je pouvois le demander sans indiscrétion.

M. DU CHATEAU

Je ferai plus en faveur de notre ancienne counoissance , et je vais vous conter mon histoire: je voulus épouser mademoiselle de , sur l'air de sagesse

que je lui voyois; sa modestie à l'église, la simplicité de son habillement, son silence en compagnie, et une certaine douceur qui se faisoit remarquer en tout, me firent croire que je seroisheureuxavec une

personne qui me paroissoit au-dessus cîe la foiblesse des femmes. On m'en vouloit dégoûter sur son peu de bien; mais je passai outre , et il n'y a pas de jour que je n'en remercie Dieu.

M™" DERMONVILLE.

Ce n'est donc pas vous qui l'avez formée à votre mode?

T.r. I>U CHATEAU.

Non; je l'ai trouvée* au-dessus de ce que j'aurois pu lui demander. Dès le lendemain de nos noces, je la priai de conduire notre petite maison, et je lui montrai l'état de nos affaires, qui n'étoient pas trop bonnes; elle me demanda si je lui donnerois tout pouvoir, et je l'en assurai. Elle commença par retrancher la moitié de ce que j'avois réglé pour elle, sans tou-^ cher à ce qui étoit pour moi; elle s'occujîa tout entière de son salut, de son ménage, de ses enfants dès qu'elle en eut, et se délit bientôt par là de la compagnie qui venoit chez moi, et qui me faisoit de la dépense , me disant que nos vrais amis nous domi'ureroient, et s'acconuuodc-r

roient de nos manières, et qu'il ne falloit pas se ruiner avec les autres.

M"*^ DERMONVILLE.

OÙ avoit-elle pris ce fonds de raison et de sagesse ?

M. DU CHATEAU

J'en ai bien profité ; car, sans entrer dans uu détail qui vous ennuyeroit,vous saurez qu'elle a raccommodé nos affaires ; je ne suis point riche, mais je ne vois pas qu'il y ait, dans notre province, un gentilhomme plus à son aise que moi.

m""* DERMONVILLE.

Je vous conjure d'entrer dans le détail, je suis charmée de ce que vous dites, bien loin de m'ennuyer; mais soiiffre25 mes questions, ne vous faites-vous pas haïr en vivant si serrés et si solitaires?

M. DU CHATEAU

Nous ne sommes hais ni l'un ni l'autre; nous recevons nos amis, mais simplement, sans vanité , ne donnant que le nécessaire de bonne grâce, avec joie, et il me semble qu'on est content de nous.

M""^ DERMONVILLE.

En quoi consiste ce ménage et cetteépargne ?

M. DU CHATEAU

A ne rien perdre, à se passer de peu , à avoir un petit nombre de valets.

M™^ DERMONVILLE.

Comment les affectionner, si on ne fait pas leur fortune ?

M. DU CHATEAU

Ma femme les traite avec douceur, elle leur rend justice, elle leur donne, elle leur apprend à épargner, elle les tient dans leur état, et elle est très aimée.

M"^ DERMONVILLE.

Vous dites, ù se passer de peu? mais il faut des meubles, il faut vivre; tout cela va loin.

M. DU CHATEAU

Quand on se contente du nécessaire, il ne va pas loin; ses meubles sont simples et fort conservés; c'est la vanité qui ruine tout le monde.

M™^ DERMONVILLE.

N'est-elle pas honteuse d'être plus mal

meublée et plus mal vctiie que ses voisines ?

M. DU CHATEAU

Elle en raille la première, et dit qu'elle met son honneur à ne pas emprunter, à vivre de ce qu'elle a, et à donner le plus qu'elle peut à son mari et à ses enfants.

M™® DERMON VILLE.

Et quand, après tout cela, il arrive une grêle, un feu, un accident?

M. DU CHATEAU

Elle le prévient, et met quelque chose à part pour ces aventures-là.

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