LE JEUNK I)0C4TEUR IT
du mérite, du crédit. J'en ai déjà parlé à madame de Nungis, une femme charmante, qui est la vertu et la coquetterie mêmes. Coquette et vertueuse ! avec cela on arrive à tout. Aussi a-teUe dans le monde une puissance d'opinion... Elle seule aurait fait ma réputation, si elle n'eût été déjà faite. C'esl moi qui l'ai tirée dernièrement de cette maladie... que vous avez soignée.
ERNEST, soupirant.
Oui, monsieur; j'ai passé cinq jours et cinq nuits àl'hôtol.
C'est vrai, je n'y pensais plus. Quoique parfaitement rétablie, et en apparence bien portante, elle souffre.
ERNEST, à part.
O ciel !
Et, il y a trois jours, je lui ai promis un mot de consultation, que j'ai oublié net.
ERNEST
Vous avez pu l'oublier !
Dans le nombre, c'est facile ; mais, puisque mes chevaux ne sont pas encore attelés, j'aurai le temps d'écrire nia consultation.
ERNEST
Qu'a donc madame la marquise ?
LE DOCTEUR, écrivant.
Rien d'alarmant; il y a en elle, au contraire, trop de sève, trop de vie ! A son âge, à vingt-cinq ans, elle est, malgré sa coquetterie , d'une insensibilité, d'une froideur, morne avec son mari, qui s'en est plaint souvent... C'est un toit. Aussi je veux l'effrayer et lui prescrire...
ERNEST
Quoi donc?
LE DOGTEUll, écriTant toujours.
Un régime tout opposé, sous peine de perdre sa beauté, sa fraîcheur; menace terrible pour une jolie femme... (Souriant.] Le marquis, je l'espère, m'en remerciera.
ERNEST
Vraiment ?
LE DOCTEURé
Lui qui aspire à la pairie, et qui voudrait faire revivre après lui un nom...
ERNEST, à part, avec dépit.
Qui est déjà mort de son vivant I
LE DOCTEUR, fermant la lettre et j mettant l'adresse.
Voilà qui est fini... Je m*en vais. — Vous n'oublierez pas, ce matin, de passer à mon hôpital.
ERNEST
Quoi ! vous n'irez pas ?
Je ne peux pas tout faire. — Il faut que j'aille aujourd'hui môme toucher mes appointements de médecin en chef.
ERNEST
C'est qu'il y aura peut-être des opérations importantes, et si je ne réussis pas...
Tant pis pour vous ! vous en aurez le blâme.
BRNEST.
Et si je réussis, vous en aurez l'honneur.
LE BOIÎTBUR.
Qu'est-ce à dire?...
ERNEST
Que j'ai besoin, monsieur, de vous parler une fois et coeur Quvert. Depuis trois ans, je nie suis attaché ^ vous ; je n'a;
épargné ni mon temps ni mes peines ; mes travaux mêmes vous ont été souvent utiles ; et, loin de m'en savoir gré, loin de me protéger, de me produire, il semble que vous ayez pris à tâche de me tenir dans l'ombre.
Ce n'est pas ma faute, c'est la vôtre; si vous n'avez rien de ce qu'il faut pour parvenir. Vous êtes trop jeune, trop timide ; vous n'avez pas d'aplomb, vous vous effrayez d'un rien. Dans la dernière maladie de madame de Nangis, par exemple, quand j'ai ordonné cette saignée... votre main tremblait. J'ai vu le moment où vous faisiez un malheur; et, quand j'ai prescrit cette ordonnance salutaire qui l'a sauvée, je vous ai vu pâlir, hésiter... Vous ne sauriez jamais, de vous-même, prendre un parti vigoureux et décisif.
ERNEST
C'est ce qui vous trompe, monsieur ; selon moi, cette ordonnance devait tuer la malade.
LB DÛGTEUa, d'ua air niUeur.
Vraiment ! qui vous Ta dit ?
ERNEST
L'événement même; car j'ai fait tout le contraire de ce que vous aviez ordonné, et la marquise existe encore.
LB DOCTEUR, furieux.
Monsieur, un pareil manque d'égards... un tel abus de confiance...
ERNEST
Vous êtes le seul qui en soyez instruit : mais quand je me tais sur ce qui pourrait nuire à votre réputation, ne cachez pas au moins ce qui pourrait servir la mienne. Que la bonté soit chez vous égale au talent ; et quand vous êtes arrivé, daignez tendre la main à ceux qui marchent derrière vous !
Demain, m )îisieur, vous serez libre, nous nous séparerons. (a Gaiiiaume qui entre.) Eh bien 1 Cette voiture?...